
Au moment où Khartoum désigne les Émirats arabes unis comme l’un des soutiens présumés de la salve de drones qui a frappé son aéroport lundi 4 mai, la diplomatie française continue de ne nommer personne. Entre le contrat Rafale conclu avec Abou Dhabi, les implantations militaires françaises aux Émirats et la présence documentée de systèmes français d’autoprotection Galix sur des blindés émiratis aux mains des Forces de soutien rapide, Paris se trouve dans une position diplomatique de plus en plus inconfortable. Pendant ce temps, d’autres pays comme l’Algérie, n’hésitent plus à mettre des mots sur ce que plusieurs chancelleries occidentales préfèrent encore éluder.
Khartoum accuse, Paris temporise
Lors d’une conférence de presse conjointe tenue dans la nuit de lundi à mardi, le ministre soudanais des Affaires étrangères, Mohieddin Salem, et le porte-parole de l’armée, le général de brigade Asim Awad Abdelwahab, ont affirmé disposer de preuves « concluantes » désignant les Émirats arabes unis et l’Éthiopie comme impliqués dans les frappes ayant visé l’aéroport international de Khartoum, la base militaire des transmissions de Khartoum-Nord et le centre d’entraînement d’al-Markhiyat, à Omdourman.
Selon les autorités soudanaises, l’analyse technique d’un drone abattu le 17 mars alors qu’il visait El-Obeid, dans le Kordofan, aurait permis d’établir sa double origine avec un décollage depuis l’aéroport de Bahir Dar, en Éthiopie, et une fourniture de l’appareail par Abou Dhabi. Khartoum a immédiatement rappelé son ambassadeur à Addis-Abeba. L’Éthiopie dément toute implication, tandis que les Émirats arabes unis rejettent régulièrement, malgré les éléments, les accusations de soutien militaire aux Forces de soutien rapide.
À Paris, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères s’en tient, depuis trois ans, à une ligne prudente : appeler les « acteurs extérieurs » à cesser d’alimenter le conflit, sans jamais désigner explicitement les Émirats arabes unis. Dernière illustration de cette position : la réponse écrite du Quai d’Orsay à la sénatrice Colombe Brossel, en mars 2025, qui rappelle la déclaration de principes adoptée à Paris le 15 avril 2024 et la résolution 2736 du Conseil de sécurité, sans citer le moindre État.
Cette prudence diplomatique apparaît de plus en plus difficile à tenir face aux enquêtes d’ONG, aux investigations de presse et aux travaux du panel d’experts de l’ONU, qui ont à plusieurs reprises documenté et jugé crédibles des circuits d’approvisionnement impliquant les Émirats, malgré les dénégations d’Abou Dhabi.
Le système Galix français au Darfour : l’angle mort des contrôles d’exportation
Une raison concrète explique l’embarras français, l’exportation d’armement. En effet, du matériel français se retrouve aujourd’hui sur le théâtre soudanais, par l’intermédiaire d’Abou Dhabi. En novembre 2024, Amnesty International publiait des images vérifiées montrant des véhicules blindés de transport de troupes Nimr Ajban, fabriqués aux Émirats par le groupe Edge, équipés du système d’autoprotection Galix, conçu et produit par Lacroix Défense et KNDS France, ex-Nexter. Ces blindés apparaissaient aux mains des Forces de soutien rapide à Khartoum et au Darfour.
Lacroix Défense dispose depuis 2015 d’une coentreprise avec Emirates Defense Technology et les Nimr Ajban sont équipés du Galix au moins depuis 2017. Or le Soudan est sous embargo onusien sur les armes pour le Darfour depuis 2004 et sous embargo total de l’Union européenne depuis 1994.
Plusieurs députés ont saisi le gouvernement français sur ce sujet. D’abord Nadège Abomangoli en novembre 2024, puis Jean-Louis Roumégas en décembre 2024, et enfin Thomas Portes en novembre 2025, après la prise d’El-Fasher par les Forces de soutien rapide. Aucune réponse n’a, à ce stade, levé les interrogations de fond sur la responsabilité de la chaîne d’exportation et sur les garanties obtenues auprès des Émirats.
Le rapport au Parlement sur les exportations d’armement précise pourtant que les entreprises françaises ont vendu pour 2,6 milliards d’euros de matériels militaires aux Émirats entre 2014 et 2023. La France est tenue, par le droit international, le Traité sur le commerce des armes et la Position commune européenne de 2008, de ne pas autoriser un transfert lorsqu’existe un risque substantiel de réexportation vers une zone sous embargo. Ce risque est désormais difficile à écarter.
Rafale, bases militaires : le poids du partenariat franco-émirati
Le silence diplomatique français tient aussi à l’architecture du partenariat avec Abou Dhabi. Signé à Dubaï le 3 décembre 2021, sous l’œil d’Emmanuel Macron, le contrat de quatre-vingts Rafale et douze hélicoptères Caracal, évalué à environ 17 milliards d’euros, reste l’un des plus gros marchés d’exportation jamais conclus par l’industrie française de défense. Les premières livraisons sont attendues à partir de 2027.
Les Émirats abritent par ailleurs trois implantations militaires françaises : navale, aérienne et terrestre. La base navale d’Abou Dhabi, la base aérienne 104 d’Al-Dhafra et le groupement terre constituent un point d’appui essentiel pour les opérations françaises dans le Golfe, en mer Rouge et au-delà.
L’enchevêtrement s’est encore resserré le 21 décembre 2025, lorsque le président Macron a rendu visite aux personnels de la base d’Abou Dhabi avant de s’entretenir avec le cheikh Mohamed ben Zayed Al Nahyane sur le « renforcement du partenariat stratégique » entre les deux pays, selon le compte rendu officiel de l’Élysée. Aucune déclaration publique ne mentionnait alors la guerre du Soudan ni les enquêtes en cours sur l’armement des FSR.
Pour le politologue Sébastien Boussois, spécialiste des Émirats arabes unis, la question aurait pourtant dû être posée plus clairement. Abou Dhabi est accusé d’intervenir dans plusieurs conflits régionaux, et la montée en puissance de son arsenal, y compris avec des équipements français, pose la question de leur possible usage futur sur d’autres théâtres d’affrontement.
Alger assume la confrontation, Paris ménage Abou Dhabi
Cette ligne d’évitement contraste avec celle adoptée par Alger. Comme l’a rappelé Afrik.com en janvier dernier, la diplomatie algérienne a fait du dossier émirati un axe assumé de sa politique étrangère depuis l’élection d’Abdelmadjid Tebboune. Là où Paris parle d’acteurs extérieurs, la diplomatie algérienne nomme directement Abou Dhabi, ce qui souligne l’isolement croissant de la position française.
Ce décalage n’a pas échappé aux ONG. Amnesty International rappelle que tous les pays doivent cesser immédiatement de fournir armes et munitions aux belligérants soudanais. L’organisation affirme avoir adressé, depuis octobre 2024, des courriers restés sans réponse à Lacroix Défense, à KNDS France et au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale.
Le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité constatait aussi, en avril dernier, que les débats parlementaires français, britanniques et bulgares sur le sujet n’avaient remis en cause aucun flux significatif. Côté britannique, les licences d’exportation vers les Émirats ont même augmenté entre avril et juin 2025.
L’aide humanitaire française face au dossier des armes
Le 15 avril 2024, un an après le déclenchement de la guerre au Soudan, la France accueillait à Paris la Conférence humanitaire internationale pour le Soudan et les pays voisins. Emmanuel Macron y annonçait une enveloppe française de 110 millions d’euros, portant la contribution totale de Paris à plus de 150 millions d’euros depuis le début du conflit.
Ce volet cohabite désormais avec une réalité plus embarrassante. En effet, le conflit dont résulte la situation humanitaire au Soudan est pour partie liée à l’exportation d’équipements français identifiés sur des blindés utilisés par les FSR. Cela dans un pays sous embargo. La salve de drones de lundi sur Khartoum, d’origine émiratie présumée, renforce encore la pression sur Paris.
Si les Rafale promis arrivent en 2027 comme prévu, ils prendront leur poste dans un contexte où le rôle régional d’Abou Dhabi est de plus en plus scruté. Pour la France, le coût diplomatique du silence pourrait finir par dépasser le bénéfice industriel du partenariat.



