
Fondateur de Point-Mulhouse puis de Point-Afrique, Maurice Freund est décédé le 9 mai 2026, à 82 ans. Pionnier du voyage solidaire, il aura passé sa vie à désenclaver les marges sahéliennes. Afrik.com perd aussi un soutien fidèle de ses premières années.
Il aimait répéter que « la vraie dignité de l’homme, c’est de bosser ». Maurice Freund aura suivi cette ligne jusqu’au bout. Le fondateur de Point-Afrique, surnommé le « fou volant » du Sahara, est mort samedi 9 mai 2026. Avec lui disparaît une figure unique : un voyagiste qui ne parlait pas seulement de destinations, mais de travail local, de dignité, de pistes rouvertes et de régions oubliées.
L’enfant de Guebwiller
Maurice Freund naît à Guebwiller, en Alsace, le 15 juillet 1943. Fils d’un « malgré-nous » qu’il n’a pas connu, il grandit entre une enfance cabossée, l’orphelinat, le petit séminaire dont il est renvoyé, puis l’usine à seize ans. Rien, dans ce départ, ne le destinait aux amphithéâtres. Il rejoindra pourtant la faculté des sciences de Strasbourg et obtiendra un doctorat de physique sans avoir passé le baccalauréat.
De ces années, il gardera un rapport presque physique au travail, une défiance envers les appareils installés et une manière très directe de juger les hommes : à leurs actes plus qu’à leurs discours.
Point-Mulhouse, l’invention d’un voyage populaire
L’aventure commence en 1964, avec un groupe de jeunes Mulhousiens qui veulent construire un chalet dans les Vosges. Pour financer le chantier, ils cueillent des myrtilles. De cette énergie collective naît « Le Point », bientôt connu sous le nom de Point-Mulhouse.
L’idée est simple : permettre à ceux qui n’ont pas d’argent de voyager. Pour embarquer, il faut adhérer. Les billets sont vendus par des bénévoles. La structure profite du droit associatif local alsacien et de la proximité de l’aéroport franco-suisse de Bâle-Mulhouse. Les premiers vols ouvrent vers Londres, Katmandu, Delhi, puis l’Amérique latine et l’Afrique.
Le voyage selon Freund n’a rien d’un produit aseptisé. En 1974, il passe onze jours en prison en Bolivie après avoir aidé des réfugiés chiliens à fuir la dictature de Pinochet. Quelques années plus tard, sa compagnie bouscule les grandes compagnies sur les lignes africaines. Le Ouagadougou-Bâle est vendu à des tarifs sans commune mesure avec ceux d’UTA ou d’Air Afrique. Pour optimiser le développement local, les avions repartent parfois chargés de haricots verts vendus sur les marchés alsaciens.
La faillite de Point-Air, à la fin de 1987, pour des questions réglementaires, met fin à une première époque. Elle ne met pas fin à Maurice Freund.
Le pari de Gao
Après plusieurs années de transition, notamment au Mali avec Malitas, il relance son projet en 1995 sous la bannière de Point-Afrique. Le 20 décembre, un premier charter relie Lyon à Gao. Le journaliste Jean-Paul Besset raconte dans Le Monde ce « pari de la paix ».
Le pari était de faire atterrir des avions là où les compagnies classiques ne voyaient ni rentabilité ni sécurité suffisante. Gao, Atar, Agadez, Mopti, Tamanrasset, Djanet, Sebha, puis Faya-Largeau : Point-Afrique redessine une carte sahélo-saharienne par les pistes et les aéroports secondaires.
Sa philosophie tient en un mot : désenclaver. Pour Maurice, l’avion était un outil. Il servait à faire venir des voyageurs, donc du travail et des revenus pour les guides, chameliers, cuisiniers, aubergistes, chauffeurs et artisans. À Atar, en Mauritanie, il rappelait que le taux de pauvreté était tombé de 58 % à 28 % en cinq ans avec l’arrivée des touristes du Point.
Le Sahel avant les plateaux télé
Lorsque la guerre du Mali éclate en 2012-2013, Maurice Freund accorde à Afrik.com un entretien resté marquant. Il y racontait avoir vu, vingt ans plus tôt, des prédicateurs venus du Pakistan ou du Soudan, financés depuis le Golfe, construire des puits et des mosquées là où l’État avait disparu. Pour lui, le terreau du djihadisme sahélien était déjà là : pauvreté, abandon, absence de services publics, puis captation religieuse et politique.
Il disait avoir alerté le Quai d’Orsay. « Personne ne m’a écouté », confiait-il. Au ministère, on le prenait pour un illuminé. Sur Iyad Ag Ghaly, l’ancien rebelle touareg devenu chef djihadiste, il parlait d’un homme qu’il avait connu bon vivant, poète, avant sa radicalisation.
Cette parole n’était pas celle d’un expert de studio. Elle venait de décennies passées sur les pistes et les villages sans route.
Sankara, Rabhi et les fidélités africaines
Maurice Freund fut proche de Thomas Sankara, précuseur de l’écologie africaine, jusqu’à l’assassinat du président burkinabè en 1987. Il partagea aussi une longue fraternité avec Pierre Rabhi, son voisin ardéchois, dont il administra le fonds de dotation. Ensemble, dès les années 1980, ils s’intéressent à l’agroécologie au Burkina Faso, notamment autour de Gorom-Gorom, puis à des projets en Mauritanie.
Freund pouvait être abrupt, autoritaire, parfois impossible à suivre. Mais ceux qui l’ont accompagné ne l’ont jamais regretté. Il avait chez lui une fidélité obstinée aux hommes du désert et les distinctions lui importaient moins que la reconnaissance des équipes locales à qui Point-Afrique avait apporté du travail.
Un compagnon d’Afrik.com
Afrik.com lui doit beaucoup. Depuis les débuts du site, Maurice Freund nous avait soutenu. Il répondait présent lorsqu’il fallait comprendre le Sahel autrement que depuis Paris. Il parlait franchement, corrigeait, contredisait, obligeait à vérifier. Sa connaissance du terrain, parfois rugueuse, nous a aidés à mieux regarder cette région que tant de commentateurs découvrent seulement lorsqu’elle brûle.
Il s’éteint quelques mois après le retour de Point-Afrique vers le Tchad et le massif de l’Ennedi, autour du Festival international des cultures sahariennes d’Amdjarass. À 82 ans, il voyait encore dans cette relance une promesse : celle de rouvrir une piste, de ramener des voyageurs, de faire travailler des habitants.
Le désert qu’il avait tant aimé l’aura accompagné jusqu’au bout. Que le sable de Chinguetti, de Tombouctou, d’Atar et de Faya-Largeau lui soit léger.



