Massacre du 28 septembre : l’opposition guinéenne réclame justice

Cinquante-huit morts selon les autorités, plus de cent-cinquante selon l’opposition. Le bilan définitif de la tuerie perpétrée par des militaires au Stade du 28 septembre, à Conakry, il y a huit jours, lors d’une manifestation organisée par les forces vives de la Guinée pour protester contre la candidature du président Moussa Dadis Camara à l’élection présidentielle de 2010, reste à établir. De même que la liste précise des auteurs et commanditaires du massacre. François Lonseny Fall, ancien Premier ministre et président du Fudec (Front Uni pour la démocratie et le changement), qui avait appelé, avec d’autres leaders de l’opposition, la population à manifester, était présent sur les lieux du drame. Il exige, avec ses compagnons de lutte, que toute la lumière soit faite sur le drame.

François Lonseny Fall, 60 ans, exhibe les marques de ses blessures, au bras et à la tête, et dans son téléphone portable des photos de manifestants blessés, tués ou violés le 28 septembre dernier, à Conakry. Le diplomate, ancien ministre des Affaires étrangères (2002-2004) et Premier ministre de la Guinée (février-avril 2004) sous la présidence de Lansana Conté, ne cache pas sa colère. Résolument hostile à la version officielle des événements, il se déclare déterminé à œuvrer pour que la liste intégrale des victimes soit dressée et que les responsables du massacre soient identifiés et punis. Il nous a accordé un entretien.

Afrik.com : Vous étiez présent sur les lieux de la tuerie du 28 septembre. Décrivez-nous les événements.

François Lonseny Fall :
Lundi matin, on avait décidé vaille que vaille de se réunir au stade du 28 septembre. Nous avions invité nos militants à nous rejoindre. Le message était que nous étions opposés à la candidature du chef du CNDD [[Conseil national pour la démocratie et le développement]], le capitaine Moussa Dadis Camara, à l’élection présidentielle de janvier 2010. Nous avons fait une marche. On a eu beaucoup de problèmes avec les forces de sécurité, et avec Tiégoro Camara en particulier, le ministre chargé de l’Antigang et de l’Insécurité [[Tiégoro Camara est un officier de l’armée guinéenne]]. Mais il nous a laissé passer après de longs pourparlers, et surtout parce qu’il était poussé par la foule. Ensuite, nous sommes arrivés au stade, qu’on a trouvé ouvert, et on est rentré. Nous n’avions aucune arme.

Afrik.com : Le président Camara dit, lui, que vous avez incité des jeunes à attaquer des commissariats, et que ces derniers y ont volé des fusils avant d’arriver au stade…

François Lonseny Fall :
C’est faux. Depuis les événements qui se sont passés au quartier général de la CMIS (Compagnie mobile d’intervention et de sécurité), en juin 2008, ils avaient pris la décision de désarmer la police. Depuis cette époque, les policiers n’ont pas d’arme, et il n’y avait pas de gendarmerie sur la route empruntée par la manifestation.

Afrik.com : Après que vous vous soyez rassemblés au stade, comment s’est déroulée l’attaque ?

François Lonseny Fall :
On était à l’intérieur du stade archiplein. Il y avait au moins 10 0000 personnes. D’abord, ils ont gazé le stade. Ensuite, on a vu des bérets rouges et d’autres hommes armés, et certains même cagoulés, faire leur entrée dans l’édifice. Ils étaient dirigés par le lieutenant Toumba Diakité, l’aide de camp du capitaine Moussa Dadis Camara. Ils ont tué, ils ont frappé, ils ont torturé les gens. Nous étions là-haut, nous avons tout vu. Ensuite ils sont montés, ils nous ont frappé, molesté. Ils nous ont fait descendre et on a vu des femmes déshabillées, violées par des hommes. J’ai vu une femme violée avec le canon d’un fusil. Toumba nous a embarqués et emmenés à la clinique Ambroise Paré. Nous étions quatre leaders de l’opposition : Sydia Touré, Mouctar Diallo, Jean-Marie Doré et moi-même. Devant la clinique, le capitaine Théodore Siba Kourouma, le neveu du président, nous a dit que nous n’avions pas droit aux soins et nous a menacés.

Afrik.com : Vous contestez la version officielle des faits. Et vous n’êtes pas d’accord non plus sur le bilan humain présenté par les autorités…

François Lonseny Fall :
Ce que je voudrais souligner, c’est qu’il est évident que cette manifestation était pacifique. Ensuite, sur la question du bilan, il est aussi évident que les militaires ont dissimulé des corps. Leur nombre était beaucoup plus important que ce qu’ils ont déclaré, y compris dans les hôpitaux. Mais il y a une chose très grave aussi qu’il faut rappeler, c’est qu’il y a eu des sévices et des humiliations. Les deux tiers des femmes présentes dans le stade ont été frappées, violées. C’est très grave. Et le viol, les violences contre les faibles, sont passibles de très lourdes sanctions par la législation internationale. De plus, nous soupçonnons l’utilisation de rebelles de l’Ulimo (Liberia) lors de cette répression, entretenus et cachés par le CNDD dans la forêt. Ils étaient sans doute drogués.

Afrik.com : Moussa Dadis Camara ne nie pas qu’il y a eu des violences. Mais il estime que vous en êtes les responsables parce que vous avez bravé l’interdiction de manifester qu’il avait promulguée. Que répondez-vous à cette accusation ?

François Lonseny Fall :
Il reconnaît donc qu’il y a eu boucherie. Qui étaient les bouchers? Ceux qui avaient les armes ! Nous, nous voulons tout simplement exercer notre droit de nous rassembler. On n’a pas le droit de faire de meetings, mais Dadis, lui, en fait. Il va à l’intérieur du pays pour faire des discours, mais nous on nous l’interdit. On a prouvé à Dadis qu’on peut mobiliser… Alors, qui a fait une boucherie? Je retourne la question à Dadis. Si nous nous doutions que les soldats auraient réagi avec cette bestialité, on n’aurait pas envoyé de femmes au stade, et on ne serait pas rentrés dans l’édifice.

Afrik.com : Le président Camara a proposé la mise en place d’une commission d’enquête internationale. Qu’en pensez-vous ?

François Lonseny Fall :
Nous avons été les premiers à demander une commission d’enquête internationale. Il n’a fait que reprendre ce qu’on a dit. Nous insistons pour que cette commission voit le jour et fasse la lumière sur les responsabilités de chacun dans ce qui s’est passé. D’autre part, nous allons mettre sur pied des comités de familles de disparus, pour dresser une liste, avec photos, des disparus. De plus, nous établirons la liste des femmes violées. Nous ferons tout ce qui est nécessaire pour savoir qui a donné l’ordre d’envahir le stade, de tuer et de violer. Tiégoro a été le maître d’œuvre, nous l’avons vu. Mais qui lui a ordonné d’agir ? Nous devons savoir.

Afrik.com : Pour calmer la crise politique, Moussa Dadis Camara propose la création d’un gouvernement d’union nationale. S’il était créé, y prendriez-vous part ?

François Lonseny Fall :
Le gouvernement d’union nationale, nous le refusons. Il faut d’abord que les responsables des crimes soient identifiés et punis. Ce que nous réclamons, c’est un gouvernement de transition formé par des civils, sans membres du CNDD. C’est ce gouvernement civil qui aura pour tâche de préparer les élections. Si Dadis veut se présenter plus tard aux élections, il le fera en tant que civil.

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