Maroc : réarmement militaire et narcotrafic mettent la pression sur l’Espagne à Ceuta


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Tension Espagne Maroc
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Pendant que la police espagnole démantèle des tunnels sophistiqués du narcotrafic partant de zone militaire marocaine, Rabat accélère un réarmement massif sans précédent : 14,3 milliards d’euros en 2026, soit une augmentation de 18% en un an. Le général espagnol Fernando Alejandre avertit que cette montée en puissance militaire s’inscrit dans une stratégie d’escalade progressive menaçant directement Ceuta et Melilla.

Narcotunnels à Ceuta : le silence inexpliqué de Rabat

Deux tunnels pour le trafic de haschisch ont été découverts à Ceuta en 2025 et 2026. Mais le plus surprenant est que leurs entrées se situent en zone militaire marocaine. Cela pose une question stratégique simple : comment des tonnes de drogue ont-elles pu circuler pendant des années par ces passages souterrains équipés de rails et de grues, sans intervention des forces armées royales ?

Les autorités marocaines n’ont fourni aucune explication. La juge espagnole María Tardón a envoyé plusieurs demandes d’informations à Rabat depuis 2025 : aucune réponse. « Ils ne nous répondent rien. Cela ne les arrange pas de creuser », confie un officier de la Guardia Civil. Un député marocain avait néanmoins été arrété dans cette affaire ainsi que 13 autres personnes impliquées.

Le silence révèle une réalité économique majeure : le Maroc tire des revenus massifs du narcotrafic vers l’Europe. La Línea, petite ville frontalière de Cádiz en Andalousie à la pointe méridionale de l’Espagne, est devenue le principal point d’entrée du cannabis européen. Environ 280 tonnes de haschisch marocain transitent par La Línea chaque mois selon les autorités espagnoles. La contrebande représenterait 40% de l’économie informelle marocaine et emploierait 400 000 personnes.

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En outre, le Maroc a déjà utilisé l’émigration comme outil politique pour maintenir une tolérance espagnole sur Ceuta et Melilla. Ainsi, la fermeture des frontières de Ceuta-Melilla en 2020, réouverture en 2021 accompagnée d’une vague migratoire de 10 000 personnes en quelques heures entrainant le débordement des forces de surveillance ibériques. Depuis, le narcotrafic persiste, toléré ou implicitement accepté.

Réarmement militaire : 14,3 milliards d’euros en 2026

Parallellement à cet environnement de pression constante, le Maroc accélère ses acquisitions d’armements. Le budget de défense a grimpé de 11,3 milliards d’euros en 2024 à 12 milliards en 2025, puis 14,3 milliards en 2026. Des armements provenant majoritairement des Etats-Unis et d’Israël, dans le cadre d’une nouvelle alliance.

En trois ans, Rabat s’est doté de capacités militaires modernes : 24 hélicoptères d’attaque Apache AH-64E reçus en mars 2025, 25 avions de chasse F-16V Block 72, 222 chars Abrams M1A1 et 162 chars M1A2 SEP v3, 600 missiles Stinger FIM-92, et 18 lanceurs HIMARS avec missiles ATACMS en attente d’approbation. Des drones Bayraktar TB2 sont désormais produits localement via une usine du groupe turc Baykar créée en janvier 2025. Rabat développe également une industrie locale de défense avec deux zones industrielles et partenariats technologiques avec Israël et la Turquie.

Le Maroc construit les muscles militaires au moment où il maintient la pression sur l’Espagne par d’autres canaux : narcotrafic massif, migrations périodiques, et déploiement de bataillons spécialisés en guerre électronique à proximité de Ceuta et Melilla.

L’avertissement du général Alejandre

Le général Fernando Alejandre, ancien chef d’état-major espagnol (2017-2020), synthétise ce risque dans son récent ouvrage Rey servido y patria honrada. Il affirme sans détour : « Pour moi, il n’y a aucun doute. Nous avons une menace certaine et claire sur le flanc sud. »

Alejandre décrit une escalade programmée en deux phases. D’abord, une « première vague d’éléments hybrides » : assauts massifs de civils (comme lors de la crise de Melilla en mai 2021), pressions migratoires, et perturbations technologiques par la guerre électronique. Ensuite, selon lui, cette première vague « devrait évoluer en un affrontement de haute intensité », autrement dit, un conflit militaire réel.

Cette prédiction n’est pas isolée. Des think tanks espagnols comme Seguridad y Cultura étudient déjà le scénario d’une confrontation directe sur Ceuta et Melilla. Les militaires actifs partagent l’inquiétude d’Alejandre même s’il faut relativiser, car l’Espagne étant aujourd’hui passée à Gauche, les anciens militaires proches de la Droite peuvent aussi avoir des arrières pensées politiques.

Cependant, un problème structurel amplifie cette vulnérabilité : Ceuta et Melilla ne sont pas intégrées au traité de Washington (OTAN). Elles demeurent dans une zone grise où la protection collective n’est pas explicitement garantie. Alejandre regrette : « Nous avons perdu plusieurs opportunités de les incorporer au traité de Washington. » car a.ujourd’hui l’Otan n’est pas tenue d’intervenir pour soutenir l’Espagne en cas de conflit dans cette zone

Contexte géopolitique : Washington s’éloigne, Israël s’en rapproche

La géopolitique actuelle vient renforcer les craintes ibériques. En effet l’Espagne a refusé d’autoriser les États-Unis à utiliser ses bases pour des frappes contre l’Iran. Cette rupture avec l’administration Trump redessine donc les priorités américaines en Méditerranée. Et le Maroc voudrait en profiter pour se positionner comme allié régional alternatif, modernisé et coopératif.

Israël de son côté renforce encore davantage ses liens avec Rabat : 24% des armes marocaines proviennent désormais d’Israël depuis l’accord trilatéral de 2020. Elbit Systems modernise l’armée marocaine avec des tourelles de combat avancées, et le logiciel Pegasus a apporté aux marocains de nombreuses informations précieuses.

Deux réalités convergentes

Le tableau qui émerge c’est un Maroc qui tolère le narcotrafic massif depuis ses territoires vers l’Espagne, tout en se réarmant militairement. Ces deux phénomènes concommitent créent une pression croissante sur les enclaves espagnoles. Que cette convergence soit le résultat d’une stratégie cohérente, d’une série de choix distincts reste incertain. Mais ce qui est clair c’est que l’Espagne affronte une multiplication de menaces sans avoir renforcé substantiellement sa position. Madrid a augmenté ses effectifs à Ceuta et Melilla et intensifié les exercices militaires. Mais c’est largement insuffisant, selon les analystes, pour contrer l’escalade en cours.

Pour le général Alejandre, le temps joue contre l’Espagne et les prochains mois seront déterminants dans la faculté espagnole de rattraper le temps perdu.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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