
Plus de 100 soldats maliens tués à Dioura, l’aéroport militaire de Sévaré visé quelques jours plus tard, des combattants russes pris dans une embuscade à Kaka : septembre 2026 a lourdement éprouvé le dispositif sécuritaire de Bamako.
Cinq ans après le rapprochement avec Moscou et plus d’un an après le remplacement de Wagner par l’Africa Corps, le JNIM reste capable de frapper des positions majeures de l’armée qui dispose pourtant aujourd’hui de davantage d’équipements et de capacités aériennes qu’au début de ce partenariat. Mais les attaques récentes posent une question légitime : Bamako parvient-il réellement à tenir durablement le terrain reconquis ?
Le 10 septembre, le camp de Dioura, dans la région de Mopti, tombe sous une attaque du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Quatre jours plus tard, Konna et l’aéroport de Sévaré sont à leur tour visés. Trois attaques contre des positions importantes du centre du Mali en moins d’une semaine.
Cette séquence met à l’épreuve l’un des principaux arguments des militaires au pouvoir qui expliquait que le changement de partenaires devait permettre au Mali de reprendre l’avantage face aux groupes jihadistes. Les renforts russes, les nouvelles livraisons d’équipements et l’utilisation accrue des moyens aériens n’ont jusqu’ici pas empêché le JNIM de conserver une capacité offensive élevée.
À Dioura, plus de 100 soldats tués et un bilan gardé sous silence
Dioura constitue le revers le plus lourd de cette séquence. Selon plusieurs sources militaires, sécuritaires et locales interrogées par l’AFP, au moins 100 soldats maliens et cinq membres de l’Africa Corps ont été tués lors de l’assaut du 10 septembre. Reuters cite plusieurs sources avançant entre 120 et 130 militaires maliens morts.
L’armée a reconnu l’attaque, sans communiquer sur ses pertes, annoncé une riposte aéroterrestre et affirmé avoir infligé de lourdes pertes aux assaillants. Deux semaines après les faits, l’écart restait considérable entre cette communication officielle et les bilans recueillis par les agences de presse.
Le JNIM affirme avoir tué 150 militaires et capturé 93 soldats. Ces chiffres proviennent du groupe lui-même et ne peuvent être vérifiés indépendamment. Ses images de propagande ont toutefois montré plusieurs dizaines de prisonniers ainsi qu’un important arsenal saisi dans le camp avec plus de 200 fusils d’assaut, des mitrailleuses, des mortiers, des lance-roquettes, des munitions, des véhicules et des motos, selon le décompte effectué par Le Monde à partir de ces images.
Au-delà du nombre de morts, le bilan matériel et symbolique est lourd avec un camp militaire submergé, des hommes capturés, une quantité importante de matériel emportée par l’adversaire. Pour une armée engagée depuis plusieurs années dans une montée en puissance présentée comme le socle de la reconquête du territoire, l’épisode est difficile à réduire à un simple incident opérationnel.
L’absence de bilan officiel complet pose aussi la question de la transparence. Les autorités communiquent régulièrement sur les combattants jihadistes annoncés comme « neutralisés », mais beaucoup moins précisément lorsque les pertes concernent leurs propres rangs. À Dioura, les familles de militaires portés disparus ont dû attendre plusieurs jours sans information claire sur leur sort.
Sévaré : tenir le terrain, pas seulement le reprendre
Le 14 septembre, le JNIM frappe Konna et l’aéroport de Sévaré, déjà attaqué en mai. La cible est sensible. Sévaré constitue l’un des principaux points d’appui militaires du centre du Mali. Des aéronefs maliens y sont stationnés et des éléments de l’Africa Corps y sont présents.
Des drones explosifs ont visé le secteur de l’aéroport. Reuters rapporte que l’installation a subi plusieurs nuits de tirs et qu’une quarantaine de militaires maliens et de combattants russes blessés ont été pris en charge à Sévaré. Le JNIM affirme avoir tué 33 membres des forces progouvernementales à Sévaré et Konna.
Dioura, Konna et Sévaré posent une nouvelle question car reprendre des localités perdues ne suffit plus, encore faut-il protéger durablement les positions censées servir de points d’appui à cette reconquête.
De Kidal à Kaka, l’Africa Corps lui aussi exposé
Le 7 septembre, trois jours avant Dioura, une patrouille comprenant des combattants russes et des chasseurs dozos de Dan Na Ambassagou tombe dans une embuscade du JNIM à Kaka, près de Sofara. Plusieurs sources locales citées par RFI font état d’au moins quatre Russes et sept dozos tués. Ni l’armée malienne ni l’Africa Corps n’ont publié de bilan.
Le recul le plus symbolique s’était produit cinq mois auparavant à Kidal. En novembre 2023, la reprise de la ville par les forces maliennes soutenues par Wagner avait été érigée en symbole de la restauration de l’autorité de l’État. En avril 2026, le Front de libération de l’Azawad reprend Kidal lors d’une vaste offensive menée avec le JNIM contre les forces gouvernementales.
Au moins 400 membres de l’Africa Corps quittent alors la ville sous escorte du FLA, après un accord garantissant leur retrait. Des vidéos montrent le convoi russe lors de son évacuation. Le contraste est alors net pour une ville dont la reconquête avait servi de vitrine au partenariat avec Moscou qui échappe de nouveau au contrôle de Bamako deux ans et demi plus tard.
Tutelle du ministère russe de la Défense
L’Africa Corps avait pourtant été présenté comme une structure plus directement intégrée à l’appareil militaire russe que Wagner. Placé sous la tutelle du ministère russe de la Défense, il compterait autour de 2 000 à 2 500 hommes au Mali selon des estimations citées. Formation, appui au sol, aviation, blindés et artillerie, les moyens existent. Mais leur présence n’a pas empêché les pertes territoriales du printemps ni les attaques majeures de septembre. Cette intégration plus directe à l’appareil militaire russe réduit en outre la distance institutionnelle qui existait entre Wagner et le Kremlin.
Le débat sur l’efficacité du partenariat porte désormais moins sur le volume d’équipements livrés que sur ce que ces moyens permettent réellement de sécuriser, puis de conserver dans le temps.
Bombori et Kyrnia, le coût civil du dispositif sécuritaire
À ce bilan militaire s’ajoute celui des populations prises dans les opérations de contre-insurrection. Human Rights Watch affirme que neuf civils, dont quatre enfants, ont été tués le 10 juillet à Bombori, dans la région de Mopti, lors d’une opération menée par plus de 100 membres de l’Africa Corps accompagnés de plusieurs soldats maliens.
Après avoir interrogé des témoins, des responsables communautaires et des membres de la société civile, l’organisation indique que plusieurs personnes ont été abattues alors qu’elles tentaient de fuir ou après leur arrestation. Des habitants auraient également été battus et plusieurs maisons incendiées.
Le village se trouve dans une zone où le JNIM prélève des taxes et recrute des combattants. HRW précise cependant que, selon les témoignages recueillis, les jihadistes n’étaient pas présents au moment de l’opération.
Un autre dossier concerne Kyrnia. Le 15 juin, huit civils, dont trois enfants, y ont été tués par des frappes aériennes. Deux sources militaires maliennes interrogées par HRW ont identifié l’appareil utilisé comme un Soukhoï Su-24 exploité par l’Africa Corps. Des combattants du JNIM se trouvaient dans le village, mais l’organisation affirme n’avoir identifié aucun d’entre eux parmi les morts.
Ces accusations pèsent directement sur le modèle sécuritaire choisi par Bamako. Lorsque la reconquête militaire est présentée comme le moyen de restaurer l’État dans des zones longtemps abandonnées aux groupes armés, les pertes civiles imputées aux opérations menées avec le partenaire russe fragilisent également cette promesse.
Une crise malienne qui touche toute l’Afrique de l’Ouest
Le JNIM cherche depuis 2025 à utiliser les routes commerciales comme instruments de pression économique. L’Institut d’études de sécurité souligne que les attaques et blocus sur les axes maliens affectent les corridors reliant les ports ouest-africains aux États du Sahel. Ainsi, le phénomène touche directement les intérêts ivoiriens.
Selon l’ISS, environ 1,47 million de tonnes de marchandises ont circulé sur le corridor Abidjan-Bamako en 2025. Le Mali restait la même année le premier client de la Côte d’Ivoire au sein de l’UEMOA. Carburants, produits alimentaires et marchandises importées transitent par ces routes, dont certaines traversent désormais des zones où le JNIM mène des opérations, notamment dans la région de Sikasso.
La dégradation sécuritaire malienne n’est donc pas une affaire confinée à Bamako car elle menace des flux commerciaux et rapproche les zones d’action jihadistes des États côtiers. cC’est aussi ce qui donne une portée régionale au bilan du partenariat entre Bamako et Moscou.
Les attaques de 2026 établissent un constat : après plusieurs années de coopération avec Moscou, la menace que ce partenariat devait réduire reste capable de coûter plus de 100 hommes à l’armée en une seule attaque, et d’atteindre quelques jours plus tard l’un de ses principaux points d’appui aérien.




