Les forêts d’Afrique centrale ne peuvent être sauvées sans moyens

Les forêts du bassin du Congo (source : FAO, 2000)

Les forêts du bassin du Congo sont la deuxième plus grande étendue de forêt humide de la planète, après l’Amazonie. Elles forment l’un des deux poumons du monde et constituent un patrimoine naturel exceptionnel, jusqu’ici relativement préservé. Mais pour sauvegarder durablement la flore, la faune et l’équilibre des personnes vivant dans cette région, des efforts politiques et, surtout, financiers sont à fournir. De passage à Paris en octobre dernier pour débattre de ces questions, Henri Djombo, ministre de l’Economie forestière de la République du Congo, l’un des six pays d’Afrique centrale sur lequel s’étale cette forêt, a accordé une entretien à Afrik.com.

Les forêts du bassin du Congo (source : FAO, 2000)Les forêts du bassin du Congo s’étendent sur environ 2 millions de km2, une surface considérable répartie sur six pays : le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine, le Cameroun, la République démocratique du Congo, et la République du Congo. En visite à Paris pour la réunion des pays donateurs du GRASP (Programme de sauvegarde des grands singes) et la cinquième réunion du partenariat pour les forêts du bassin du Congo, les 25 et 26 octobre derniers, Henri Djombo, ministre de l’Economie forestière de la République du Congo, a une fois de plus alerté la communauté internationale sur la nécessité d’agir concrètement pour que les forêts soient protégées. Développement de l’industrie du bois, progression de la culture sur brûlis, gestion durable, protection de la biodiversité… Henri Djombo a répondu à nos questions.

Afrik.com : Vous étiez à la réunion des agences et des pays donateurs du GRASP. Quel bilan en tirez-vous ?

Henri Djombo :
Nous avons adopté un plan d’action prévu pour la sauvegarde des grands singes, avec un budget de 30 millions d’euros. Alors que certains pays ont émis des réserves, le Congo a signé l’accord sur la protection des gorilles. Car, pour nous, la sauvegarde de la nature est essentielle. De plus, nos juristes ont œuvré. Et ils n’ont trouvé aucun problème pour que le Congo signe.

Afrik.com : Selon l’ONU, il y a environ 120 00 gorilles en Afrique centrale. Combien en reste-t-il au Congo ?

Henri Djombo :
Vous savez, parfois, même pour le recensement des hommes on ne trouve pas assez d’argent. Il n’y a pas de ressources disponibles pour faire ce travail. Rien ne sera fait concrètement tant qu’il n’y aura pas de programme destiné à cette opération. Ceci est aussi vrai pour le développement des efforts de gestion durable. Les ressources manquent cruellement. Dans le cadre du partenariat pour les forêts du bassin du Congo, l’évaluation de la facilitation française (2005-2007) est globalement positive. Cependant, elle devait nous trouver des fonds pour mener efficacement le programme de protection, et ce n’a pas été le cas. Le plan de convergence ne peut être mené à bien si les plans de financement ne sont pas bouclés. Il faut espérer que la nouvelle facilitation allemande parviendra à progresser sur ce point. Obtenir plus de ressources n’est pas impossible. Pour preuve, le Royaume Uni, à qui je tiens à rendre un vibrant hommage, a fait une promesse de don de 50 millions de livres Sterling à destination du bassin du Congo.

Afrik.com : En dépit des blocages financiers que vous rencontrez, quelles solutions mettez-vous en place pour protéger la surface boisée ? En mars dernier, le comité des forêts de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) a rendu son rapport sur l’état des forêts en 2007. Il a signalé que 3 millions d’hectares ont été rayées entre 1990 et 2005. Un chiffre alarmant…

Henri Djombo :
Ce n’est pas totalement vrai. C’est dans le bassin du Congo que le taux de déboisement est le plus faible. Le taux de déforestation y varie de 0 à 1% par an depuis 10 ans. D’autre part, il faut rappeler que les sociétés forestières qui opèrent sont composées de capitaux du Nord. Ce n’est que récemment que les Chinois se sont intéressés aux forêts africaines. Le Nord ne peut pas nous accuser de mauvaise gestion des forêts sans s’accuser lui-même. Toute l’Afrique centrale s’est lancée dans un plan d’aménagement des forêts. C’est le Congo qui va le plus vite dans ce processus. Sur 10 millions d’hectares, 7,5 millions sont aménagés ou sous promesse d’aménagement. Et notre pays possède la plus grande concession forestière ayant obtenu le certificat FSC (Forest stewarship council [système mis en place par la [WWF (World Wildlife Fund)]]).

Afrik.com : Pouvez-vous nous préciser en quoi consiste cet « aménagement » ?

Henri Djombo :
Ce sont les actions menées pour avoir un inventaire multiressources dans les concessions, élaborer un plan de leur exploitation en s’assurant leur pérennité selon les méthodes et techniques d’exploitation. Par ces moyens on obtient, en effectuant des rotations, des volumes exploitables, le renouvellement de la ressource, la prise en compte des facteurs sociaux. Aujourd’hui, il ne sort du pays que le bois certifié issu des forêts aménagées. Les grandes sociétés sont tenues de suivre les plans d’aménagement et de se soumettre à la réglementation. La plupart des pays d’Afrique centrale ont signé un partenariat avec l’Union européenne pour permettre la visite d’observateurs qui sillonnent la région pour vérifier la légalité des opérations.

Afrik.com : Donc, selon vous, les forêts primaires sont préservées…

Henri Djombo :
Oui, elles sont préservées car les statistiques de l’exploitation forestière montrent que dans les forêts riches, on peut extraire 1 à 3 pieds l’hectare sur 300 à 600 qu’on peut trouver, car ils correspondent au diamètre minimal d’exploitabilité. Donc, il n’y a pas beaucoup d’arbres à exploiter, et l’essentiel du bois reste sur pied. Cependant, les ouvertures réalisées dans les sous-bois pour prélever ces quelques arbres exploitables permettent de restaurer la forêt, de la rajeunir, et de créer de meilleures conditions d’alimentation de la faune. Aujourd’hui, on trouve plus d’animaux sauvages dans les concessions forestières que dans les parcs nationaux. Par conséquent, il est temps que les gens changent de discours. Il y a tellement de gibier dans nos concessions que nous y avons lancé un plan de safari-chasse. Il y a, par exemple, une prolifération de gazelles bongo qui attire les chasseurs de tous les pays.

Afrik.com : Face à l’énorme besoin de bois du marché international, les normes que vous évoquez ne sont-elles pas impossibles à tenir pour les exploitants ?

Henri Djombo :
Non. Ils ont fait leurs évaluations sur ces bases. Malgré toutes les restrictions, ils gagnent de l’argent. De plus, il y a de nombreux contrôles. Sur le chantier, s’il y a un problème, c’est 100 000 Francs CFA/ m3 d’amande. Donc mieux vaut ne pas risquer une infraction. Sur le port également, il y a des contrôles. A l’entrée de l’usine, il y a des contrôles aussi. Tout le bois est contrôlé à 100%.

Afrik.com : Vous qui voulez que la forêt primaire ne soit pas détruite, la soif de bois de l’Occident et de la Chine ne vous effraie-t-elle pas ?

Henri Djombo :
Si vous avez une marchandise importante, pourquoi ne pas la vendre ? Le bois doit rapporter une valeur ajoutée, des emplois, des ressources importantes. S’il reste sur pied, comment ferons-nous pour lutter contre la pauvreté ?

Afrik.com : La surexploitation du bois et les fraudes n’existent-elles pas ? Nombre d’ONG les dénoncent, pourtant…

Henri Djombo :
Je ne fais pas un plaidoyer pour tous les Etats. Il y a quelquefois des Etats voyous. Mais il faut aussi savoir que les intérêts particuliers de certains pays les poussent à monter des ONG pour attaquer d’autres pays. Les bois européens sont en compétition avec les bois africains sur le marché international. Donc, certains syndicats sont derrière des ONG qui font beaucoup de bruit. Il n’y a rien d’innocent dans tout cela…

Afrik.com : Le grignotage de la forêt est moins important dans le bassin du Congo qu’en Amazonie, par exemple. Cependant, il existe. Si la coupe industrielle du bois n’est pas à l’origine de cette déforestation, alors qui sont les responsables ?

Henri Djombo :
Le déboisement en Afrique centrale est dû à l’agriculture itinérante. Certes, c’est à cause des routes forestières que les gens arrivent à rentrer sur les zones inhabitées où les sols sont riches. Ils s’installent et pratiquent une agriculture sur brûlis, élargissent peu à peu leur campement, et font disparaître la forêt. Pourtant, un hectare de manioc rapporte 500 euros par an, alors qu’un à deux pieds abattus par le forestier rapportent 6 à 10 000 euros. L’exploitation forestière est plus profitable, et en plus elle conserve la nature. L’agriculture sur brûlis, elle, entraîne la savanisation en détruisant complètement les espaces forestiers. La réponse au problème est la mise en place d’une agriculture productive avec l’utilisation de fumures, d’éléments organiques pour pouvoir chaque année utiliser les mêmes surfaces, comme en Europe. La lutte contre la pauvreté passe par la modernisation. Les bailleurs de fond ont vraiment du mal à comprendre ça.

Afrik.com : Je ne pourrais achever cette interview sans revenir sur le scandale qui a secoué le dernier FESPAM (Festival panafricain de musique), à Brazzaville, en juillet dernier. Durant l’événement, les pygmées ont été logés au zoo, une situation dont nombre de médias se sont faits l’écho, jusqu’en Occident…

Henri Djombo :
Il y a une discrimination à l’égard des pygmées en Afrique centrale. Certains Etats font un effort pour leur émancipation. Cependant, il y a encore de grands combats à mener dans ce sens. Il faut aider ces hommes à discuter de leurs conditions. Ils ont une culture très riche, avec une tradition mal connue des bantous et des autres. Ils ont des pouvoirs et une connaissance de la nature qui gagnent à être mieux connus. Pour chacune des éditions du Fespam, ils ont été invités. Au départ, ils étaient dans le gymnase de tennis de table où je loge habituellement mes athlètes, mais ils ont souhaité être logés dans le zoo parce qu’ils préfèrent vivre dans la nature. Je tiens à préciser que ce zoo est inoccupé et qu’il n’y a plus d’animaux qui y vivent. On leur a monté des chapiteaux, j’ai payé deux dames pour qu’elles leur fassent à manger et un chauffeur pour leurs déplacements. Ce n’est tout de même pas maltraiter les gens que d’agir ainsi ! Par contre, ce qu’il faut regretter, c’est que les personnes qui devaient leur payer leur cachet pour leur représentation artistique au Fespam ne l’ont pas fait.

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