Le Sénégal en quête de cohésion sociale après 48 ans d’indépendance

Le Sénégal fête vendredi le 48ème anniversaire de son indépendance qui sera marquée à Dakar par un grand défilé civil et militaire en présence du président Abdoulaye Wade, des membres du gouvernement, du corps diplomatique et de plusieurs autres personnalités. L’occasion de faire un état des lieux politique, économique et social de cet Etat d’Afrique de l’Ouest.

Par Biava Seshie, rédacteur en chef de la PANA Dakar

Au cours de ces 48 années d’indépendance, l’alternance démocratique au sommet de l’Etat a si bien fonctionné qu’elle a délibérément tenu la population à l’écart des bruits de bottes qui ont longtemps écrit, ailleurs sur le même continent, les pages les plus significatives de l’histoire de certains pays indépendants.

Fait rare dans une région truffée de conflits armés, même si l’issue des élections présidentielles de février 2007 avait fait l’objet de contestations et de critiques acerbes de la part d’une opposition politique plutôt acquis à l’espoir d’un deuxième tour habituellement fait de marchandages et de chantages dont le président Abdoulaye Wade et son Parti démocratique sénégalais (PDS) ne souhaitaient guère renouveler l’expérience.

Le président Wade sait profiter des faiblesses de ses adversaires

Grand stratège et fin politique, le président Wade, dès l’aube de son deuxième mandat, dévoile son intention de gagner tous les pouvoirs, poussant ainsi l’opposition à l’erreur du boycott des législatives et se rendant maître du jeu politique qu’il manipule à sa guise, à la faveur de sa grande maîtrise des errements et faiblesses de ses adversaires, sans toutefois que son image personnelle n’en souffre outre mesure sur la scène continentale.

En effet, le président Wade demeure un homme d’Etat écouté dans le concert des nations africaines, du moins, où son franc-parler et ses positions sur certaines questions délicates l’imposent, malgré ses 80 ans passés, à l’avant- garde de la nouvelle génération de leaders africains, autant qu’ils dérangent, en revanche, le Sénégalais moyen à la critique naturellement facile.

«La paix, ce n’est pas un mot, c’est un comportement», aimait à rappeler le défunt président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny. «L’indépendance aussi», semble rétorquer le Sénégal qui, depuis 2000, avait entrepris, sans état d’âme, de diversifier ses relations de coopération, déshéritant au passage le Français Vincent Bolloré de la gestion du Port autonome de Dakar et poussant au découragement, à dessein sans doute, les industriels américains au regard de la plate-forme de développement de Diamniadio.

Le souci d’indépendance

Les visites successives de l’ancien président français, Jacques Chirac, et de son successeur, Nicolas Sarkozy, n’y firent que dalle, offrant plutôt aux autorités sénégalaises l’opportunité d’obtenir un accord «à la sénégalaise» sur l’immigration en France, sans toutefois s’interdire l’audace d’être le seul pays africain à avoir ouvertement dénoncé, à temps opportun, le recours aux tests ADN dans le traitement des dossiers de regroupement familiale en France.

Depuis, les Emirats arabes, la Chine et l’Inde montent plus que jamais en puissance dans l’échelle de la coopération avec le Sénégal, depuis que l’Union européenne (UE), pour se prémunir contre la concurrence des pays émergents de l’Asie, brandisse l’épouvantail d’un éventuel échec des Accords de partenariat économique (APE) avec l’Afrique.

Le Sénégal a pris la tête de la campagne anti-APE, avec le chef de l’Etat en première ligne. Cependant, à deux ans de boucler un demi-siècle d’indépendance, le Sénégal n’a pas encore réussi à s’appuyer sur l’important facteur «stabilité politique», pour mettre ses populations à l’abri de la pauvreté que le manque de politique hardie de décentralisation, la dépendance croissante de l’extérieur (pour ce qui concerne surtout les produits entrant dans les habitudes alimentaires des Sénégalais) et … l’indiscipline sont parvenus à exacerber.

Les prix flambent à Dakar

Les localités de l’intérieur du pays se vident au profit de la capitale, Dakar, qui continuera de subir en retour les pratiques permissives et hors-la- loi de cette catégorie de provinciaux convoyés à grands flots par l’exode rural, aussi longtemps que les activités administratives et commerciales demeureront en grande partie centralisées par le vieux quartier du Plateau où s’érigent encore des immeubles de plusieurs étages, et que les programmes de décentralisation tarderont à orienter cette propension vers les centres urbains avoisinants.

Une telle concentration humaine fait sûrement le lit de la surenchère dans le secteur de l’habitat où la ville de Dakar bat le record de cherté du mètre carré à bâtir qui atteint 250.000 francs CFA, tandis que le bail d’un appartement F3 dans les quartiers les plus populaires de la ville se négocie entre 150.000 et 200.000 francs CFA par mois.

Il n’en fallait pas plus pour faire rejaillir l’impact sur les tarifs dans les autres secteurs. La flambée des prix des denrées de première nécessité revêt toute son importance dans ce pays sahélien où le panier de la ménagère contient davantage de produits importés que de produits tirés du sol du terroir. Ici, le riz, le blé et le café supplantent le maïs, le mil et le manioc alors que café et thé au lait, pain et beurre monopolisent le petit déjeuner.

Les dernières manifestations contre la cherté de la vie, le 30 mars, sévèrement réprimées par la police, resteront sans doute, avant cette 48ème célébration de la fête nationale, le dernier acte d’un malaise social dont la plus poignante illustration n’est autre que le départ massif des jeunes, contre vents et marées, vers cet Eldorado que représentent, pour la jeunesse désoeuvrée, les cités interdites de la France, de l’Espagne et de l’Italie, entre autres.

Le moderne et l’archaïque cohabitent

Mais le paradoxe a la vie dure dans ce pays où tout semble s’accommoder de la coexistence, plutôt détonante, entre le moderne et l’archaïque. C’est ainsi que les charrettes empruntent allègrement les grandes artères, aux yeux et à la barbe de policiers adossés aux panneaux qui en interdisent la circulation. Les «cars rapides», officiellement promis à la casse parce que surannés, continuent de défier, sans scrupule, les règles les plus élémentaires de la sécurité routière.

Indépendance ou anarchie ? Toujours est-il que ce mépris de la loi annihile, avant la lettre, la réponse qu’entendent opposer aux problèmes de concentration urbaine les grands travaux routiers dont le régime Wade tient à marquer son passage et dont les autoroutes, tunnels et autres toboggans redonnent, depuis quelques mois, au «gros village» dakarois l’allure d’un mégalopolis que le colon avait jadis donné le statut de capitale de l’Afrique occidentale française (AOF).

Décidément, le discours du président Wade rappelant les uns et les autres à l’ordre et à la discipline, suite au naufrage du bateau «Le Joola» en septembre 2002, semble être bien loin, plus de cinq ans en arrière, et ses échos paraissent définitivement noyés dans ce que ce jeune mécanicien de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar déplorait avec dépit: «Dans ce pays, les gens font ce qu’ils veulent.»