Le rendez-vous raté du Fespam

La 4ème édition du Festival panafricain de musique de Brazzaville a débuté samedi dans une cacophonie organisationnelle sans nom. Les démons de la dernière édition resurgissent. En pire. Minée par de stupides luttes intestines, la fête est bâillonnée, malgré un incroyable plateau de stars.

Problèmes de chambres, d’accréditations, manque d’informations, plannings mystères, rivalités de personnes et artistes fâchés, le Fespam 2003 ne pouvait pas plus mal débuter. Malgré une affiche impressionnante, il aura sans doute du mal à tenir toutes ses promesses. A la base de ce qui pourrait devenir un incroyable gâchis : un jeu de pouvoir déplacé entre des dirigeants qui ne rament malheureusement pas dans le même sens.

« Si je ne suis pas payé mardi, je plie bagage. » Ambiance. La déclaration devant les journalistes d’Ernest Adjovi, prestataire de luxe du Fespam, est cinglante. Le linge sale du Fespam ne se lave pas en famille. On connaissait les rivalités entre le commissariat général et le patron des Koras. Elles éclatent aujourd’hui au grand jour. Empêtré dans des querelles de pouvoir, l’événement peine à prendre son véritable envol.

Règlement de comptes

« Ces difficultés savamment orchestrées par des individus mal intentionnés à Brazzaville et à Paris n’ont pas, à part quelque peu freiné les travaux de préparation et terni l’excellente planification d’un grand événement continental, pas empêché la tenue d’un Fespam si cher à son Excellence Monsieur Sassou Nguesso, Président de la République du Congo. » La brochure de communication classieuse d’Ernest Adjovi tire à boulets rouges sur l’équipe du commissariat général. Il faut notamment lire entre les lignes une attaque en règle contre Nicole Sarr [[<1>dont toutefois de la majeure partie des journalistes parisiens présents à Brazzaville saluent le travail]] qui s’est occupée de toute la communication du festival à Paris.

La brochure de communication du clan Adjovi a été imprimée avant le début du festival. Une étrange action préventive dans laquelle l’organisateur se dédouane des ratés éventuels de l’événement. Une manière de tirer la couverture à lui qui ne fait que confirmer, pour certains, un manège flagrant. « Il veut totalement s’approprier le Fespam. Il veut en faire un événement panafricain au Congo – comme les Kora en Afrique du Sud – alors que c’est tout de même le Congo qui organise le festival (le Congo finance le Fespam à hauteur de plus de 90%, ndlr)», commente une personne du commissariat général sous couvert d’anonymat.

Rétention d’information

La guerre est ouverte. Les frères ennemis ont établi les règles : chacun pour soi. Et quand je demande si je peux disposer du planning des concerts au commissariat général, on me répond ne pas l’avoir et que « c’est l’équipe de Monsieur Adjovi qui a le document ». On m’envoie donc de l’autre côté de la ville trouver un fantomatique bureau dont personne, sur place, n’a entendu parler et qu’aujourd’hui je cherche encore. Alors, il faut se baser sur des on-dit, garder les oreilles alertes pour capter la moindre bribe d’information. « Tiens, il paraît que lundi il y a un voyage organisé pour aller à Kinshasa ! » « Ah bon ? » « Oui oui, le départ est prévu à 8h du matin au beach (port). » La presse semble être la cinquième roue du carrosse d’un service communication décidément très peu prévoyant.

Coté concert, elle n’est pas mieux lotie. « La presse internationale je l’emmerde. » Quand Ernest Adjovi sort de ses gonds, il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Dérapage incontrôlé lorsqu’il s’en prend à l’équipe de Télé Sud venue filmer les Makoma à leur sortie de scène au stade. Motif : il aurait l’exclusivité des images. Et il n’entend pas laisser quelqu’un marcher sur ses plates-bandes et ruiner ses prérogatives. Dommage pour lui, une télévision kinoise filme l’altercation.

Sans-faute technique

Pourtant, la scène principale du festival n’a jamais été aussi belle. Montée sur la pelouse du stade Massamba Débat, elle n’a rien à envier aux installations d’Europe ou d’ailleurs[[<2>Ernest Adjovi s’est déplacé avec son propre matériel et 90 techniciens sud-africains des Koras]]. Une scène enfin digne de l’événement qui dispose même d’un bras articulé pour filmer d’en haut les artistes et le public ainsi que de deux écrans géants. Côté artistes, le Fespam fait carton plein. Youssou N’Dour, Magic System, Tiken Jah, Meiway, Bonga, Werra Son, Manu Dibango, Oumou Sangaré, Makoma et bien d’autres sont présents à Brazzaville.

« C’est la quatrième édition du festival et il y a toujours autant de problèmes, ce n’est pas normal. » Manu Dibango, sans se départir de son flegme, épingle en aparté un ministre qui ne peut faire que le dos rond. Le remontrance d’un père à son enfant. Dans un style plus enlevé, le manager de Youssou N’Dour a, quant à lui, du mal à garder son calme. « C’est la première fois en 20 ans que je vois ça. Je suis pressé de rentrer ! » Les Fabulous Five, appelés en catastrophe pour combler la programmation du concert inaugural, prennent la chose avec plus de philosophie. Au diable les balances et les répétitions, leur prestation a été tout simplement avancée d’un jour. Mais les vieux brisquards américains du blues en ont heureusement vu d’autres…

Pourtant, le froid soufflé sur le show ne l’éteint pas. La musique est là pour sauver le Fespam du naufrage. Et il faut saluer ici les artistes qui sont tous venus pour donner le meilleur d’eux- mêmes. Ils nous feraient (presque) oublier tout le reste. Comme le festival off qui se déroule dans tous les quartiers de Brazzaville, constituant le cœur même du Fespam et dont personne ne parle. Comme le symposium dont l’ouverture à été différée dans l’indifférence générale. Les heureux pensionnaires de l’hôtel Méridien ont eu le privilège toucher du doigt la magie du Fespam quand les Fabulous Five ont entamé une extraordinaire jam session avec les musiciens de l’hôtel, le Wakassa groupe. Une rencontre, bisso na bisso [[<3>Entre nous en lingala]] improvisée qui témoigne de l’universalité de la musique…

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