« La Graine et le mulet » : famille, couscous et immigration

La Graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche a été récompensé ce mercredi, date de sa sortie française, par le prix Louis-Delluc, qui récompense le meilleur film français sorti pendant l’année.

Olivier Barlet

Le corps en gros plan : sur ce bateau qui fait visiter le port de Sète aux touristes, la caméra commence par cadrer de très près le genoux d’une femme. La Graine et le mulet aime les corps : le montage serré épouse le mouvement permanent de la vie, les acteurs sont filmés de près, avec une sensualité et une empathie telle qu’une tension les anime même dans les scènes les plus triviales. Une famille se réunit pour le couscous du dimanche, un groupe de musiciens à la retraite discute leur participation à une fête, une femme crie sa solitude dans le couple… Le grand art de Kechiche est de nous scotcher à l’écran sur des scènes de la quotidienneté sans que les deux heures trente du film ne pèsent un instant. Cela ne l’empêche pas de jouer le suspens mais nous ne vivrons jamais la résolution des tensions induites, n’apprenant ou ne devinant les choses que par la suite, au hasard d’une conversation. Tant et si bien que dans cette suspension permanente, personne ne revendique ou ne dénonce mais que c’est l’humanité de chacun qui transparaît et partant l’absurdité des préjugés à l’encontre des Français d’origine arabe.

Car c’est bien là le projet du film : inverser le regard méprisant sans slogan, à hauteur d’homme. Slimane est un vieil immigré que l’on largue sans ménagement après 35 ans de chantier naval. Il ramène du port des mulets, ce poisson qui s’adapte à tous les milieux et se contente de peu. Sa famille résonne d’échos similaires : on y discute du gâchis des couches-culottes que l’on jette ou de l’infidélité du fils, on propose au père de retourner au bled. Cette famille regroupée autour de son ancienne femme n’apprécie guère sa logeuse et amante dont la fille entretient avec lui une relation affectueuse et protectrice. Le discret Slimane a peu la voix à la parole. Il n’est pas le macho qu’on nous présente généralement comme archétype de l’homme arabe. Mais le mulet est un poisson qui étonne, capable de sauter si haut qu’il échappe au filet. Lui qui porte sur son visage toute l’abnégation de ces immigrés « de la première génération » qui se sont sacrifiés malgré la dureté du labeur et les humiliations pour préparer l’avenir de leurs enfants, saura rebondir avec un projet ambitieux, un restaurant aquatique spécialisé dans le couscous de poisson.

C’était compter sans le scepticisme ou le mépris des autorités bancaires ou administratives. Cette dose de réel fait du film un document implacable. Mais ce n’est pas l’aspect documentaire qui prend le dessus : chaque scène est traitée comme une aventure, si bien que l’émotion nous rend les personnages extraordinairement familiers. Comme dans le néoréalisme italien, nombre de scènes ne participent au récit que par leur apport à la chronique sociale qui se met en place, mais ces digressions narratives évoquent davantage la structure du conte. Car c’est bien d’un conte social qu’il s’agit, la réalisation d’un rêve où le héros surmonte les épreuves à l’aide de ses proches. C’est pourtant la tragédie qui s’imposera, dans un film aux multiples strates, qui ne refuse ni le mélo ni l’épique et penche aussi volontiers vers la comédie. L’acteur-réalisateur Kechiche ne réussit cette délicate alchimie que par un travail au scalpel avec ses comédiens, auxquels il a fait répéter des scènes de Tchekhov ou Marivaux sans rapport direct avec le film. « Je n’en comprenais pas toujours l’intérêt, mais ça nous a tous aidés », indique Hafsia Herzi, qui interprète avec une magnifique présence le rôle de la fille de la logeuse qui accompagne Slimane dans ses démarches. « En jouant « La Demande en mariage », où deux paysans tombent amoureux l’un de l’autre, il y a ce côté terre-à-terre, naturel, qui m’a servi pour le personnage de Rym ». Hafsia Herzi a d’ailleurs été récompensée par le prix de la meilleure jeune actrice à la 64ème Mostra de Venise, tandis que le film emportait le prix spécial du jury. Elle est effectivement hallucinante de justesse de ton, dans la lignée des jeunes de L’Esquive, le précédent film de Kechiche dont le couronnement aux Césars avait contribué à l’immense succès public. Sa tentative de convaincre sa mère de venir à l’inauguration du restaurant malgré la jalousie de la famille de Slimane reste gravée comme une véritable scène d’anthologie. Cela dure et ça nous tire les larmes : cette durée est nécessaire pour que derrière la gouaille d’une ado d’aujourd’hui se profile l’émouvante franchise envers sa mère d’une fille qui en a gros sur la patate. Ces choses simples prennent le poids de la vie et fait que, sans tambours ni trompettes, La Graine et le mulet bouleverse durablement.

Au-delà de la vitalité de Rym et de toute la famille qui se démène pour que Slimane vive son rêve, celui-ci partage le destin tragique de Krimo qui ne peut jouer l’Arlequin dans L’Esquive ou de Jallel qui sera expulsé dans La Faute à Voltaire : cette société embourbée dans les rejets et les discriminations ne permet pas à ces personnages de se réaliser. Le constat est d’autant plus cruel qu’autour de Slimane, c’est une véritable solidarité familiale qui se bâtit. Mais si Kechiche veut clairement mettre en avant la beauté de ce qui unit et fonde cette communauté, il ne tombe pas dans l’angélisme : le souci de la mère d’offrir une assiette au pauvre ne saurait masquer l’hypocrisie grotesque du mari volage ou la dureté des ados du quartier. Son approche contemplative du quotidien soutient un récit où, allié à travers Rym à une jeune génération qui se fait graine d’avenir, Slimane se définit un projet qui lui permet d’exister dans sa différence sans se renier. Ce sont à la fois cette approche et cette vision qui donnent à La Graine et le mulet son époustouflante acuité.