L’après printemps arabe : va-t-on vers une Afrique plus libre ?

Il s’est passé deux ans et neuf mois depuis le début des manifestations populaires dans le monde arabe, lesquelles sont parties de la Tunisie, en décembre 2010, par l’immolation d’un vendeur ambulant de fruits et légumes maltraité par la police.

Ce sentiment d’indignation doublé de révolte a également envahi l’Egypte, avant de contaminer l’Algérie, le Bahreïn et la Libye, sans épargner bien évidemment la Syrie. Ces scènes de « violence » ont été qualifiées de révolution de Jasmin ou de « Printemps arabe », entendu comme un ensemble de mouvements de contestations populaires, d’une ampleur et d’une intensité très variables, qui se sont produites dans de nombreux pays du monde arabe et qui ont occasionné la chute de quelques dirigeants considérés à tort ou à raison comme des despotes. A ce jour, une question taraude l’esprit de tous les peuples d’Afrique : quel avenir après ce printemps arabe ?

Quel avenir après ce printemps arabe ?

Il faut, par ailleurs, rappeler que l’expression « Printemps arabe » fait référence au « Printemps des peuples » de 1848 auquel il a été comparé. Ces mouvements révolutionnaires nationaux sont aussi qualifiés de révolutions arabes, de révoltes arabes ou encore de « réveil arabe ». Le point de départ de ces révolutions fut Tunis (Tunisie), en décembre 2010. La révolution tunisienne a occasionné, au début du mois de janvier 2011, le départ de l’ancien Président Zine el-Abidine Ben Ali. Ce qui fut la première réussite révolutionnaire du monde arabe, laquelle s’est propagée, par effet de contagion, dans ce dernier comme un virus et particulièrement en Egypte, avec le départ du « Raïs » Hosni Moubarak, mais aussi en Libye où la révolution libyenne s’est transformée en guerre civile et a débouché sur la mort du « roi des rois d’Afrique », comme il se faisait appeler, Mouammar Kadhafi.
Sous ce vent de la révolution de Jasmin, la transition, entre l’année 2010 et 2011, aura été marquée par l’éveil des peuples du monde arabe. Cependant, la prise en main par le peuple de son avenir est loin d’être une réalité, au point que plusieurs de ces jeunes qui ont eu à faire la rue ou à combattre à côté de factions rebelles nées de ces révoltes, ont le sentiment que leur victoire leur a été volée : une lutte acharnée continue à faire couler beaucoup de sang, à faire tomber des hommes politiques, à causer la perte d’un très grand nombre du patrimoine scientifique et socioculturel des pays concernés, à causer des dommages de toute sorte, etc. L’Egypte après l’ère Moubarak en constitue une preuve irréfutable.

Mais que réclame le peuple, et que veut-il ?

Pour un pays comme la Libye et même les autres, présentés il y a quelques années comme des modèles de réussite en Afrique, les raisons de cette révolution peuvent paraître discutables du moment où les richesses du pays étaient quand-même assez bien redistribuées à la population, si l’on en juge par le PNB par habitant. L’absence de la démocratisation suffit-elle comme motivation de cette révolution ? Pour ce qui est des autres pays du monde arabe concernés, comme en Tunisie où le mot d’ordre était « Dégage », la motivation principale était de mettre fin au règne de tous ces despotes égoïstes, qui n’ont d’yeux que pour leurs poches et les femmes, alors que la plupart de leurs citoyens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Qu’il s’agisse des aspirations pour une vie meilleure ou pour plus de démocratie, la liberté est un atout essentiel pour y arriver. Qui dit liberté dit : pouvoir d’exercer sa volonté, libre arbitre, état de celui qui n’est pas en captivité, absence de contrainte. Est-ce vraiment à ce prix que la liberté devrait être acquise dans les pays arabes ? « Ceux qui sont pour la liberté sans agitation sont des gens qui veulent la pluie sans orage », le rappelait si bien l’écrivain Mark Twain.

Face aux défis de la reconstruction, de la réconciliation, de l’unification, de la démocratisation, etc. se dresse le défi de la liberté, tout en recherchant à résoudre les multiples problèmes qui se posent quotidiennement. La liberté est loin d’être acquise, et personne ne connaît parfaitement les limites de ce vent de la révolution, ce qui en résultera dans le long terme, comme on peut le voir dans cas de la post-révolution égyptienne.

Le chemin qui mène à la démocratie pluraliste et plurielle est toujours long et tortueux, mais du moins, c’est avec la lueur d’un grand espoir que les populations du monde arabe ne cessent de se mobiliser, de lutter jusqu’à perdre leurs vies afin de mettre fin à tous les maux atroces et que règne finalement un climat serein et harmonieux dans leurs pays. De là ressortent les enjeux de toutes ces révolutions, car il y a tout autant à perdre qu’à gagner. Il suffirait d’un relâchement ou d’une autosatisfaction pour tout perdre ; la liberté ne s’acquiert pas pour être perdue demain, mais pour qu’elle perdure. Ce qui implique l’éveil de tout un chacun pour ne pas se laisser surprendre, Napoléon Bonaparte aurait dit que « la révolution doit apprendre à ne pas prévoir ». C’est avec la même ardeur du début des soulèvements que la révolution doit être conduite jusqu’à arriver à une solution pérenne. L’extraordinaire énergie libérée par les pionniers du bouleversement historique que connaît le monde arabe doit être canalisée vers l’édification des nations modèles, des nations libres, indépendantes, économiquement prospères, etc.

Qu’est-ce qu’une nation modèle, libre, indépendante ?

De façon brève, une nation peut être citée comme modèle, au regard des autres nations, lorsqu’elle est à même de forcer une certaine admiration, inspiration et de constituer un exemple à suivre. Elle est vue comme un symbole de réussite politique, sociale et économique. Une nation est dite libre lorsque les libertés individuelles peuvent s’exercer sans contrainte aucune et que les orientations pour la conduite des affaires publiques ne relèvent d’aucune autorité externe. Une nation indépendante est celle qui ne relève pas, ne dépend pas d’une autre nation, n’est pas subordonnée à une nation quelconque. L’édification d’une nation libre, indépendante ou modèle ne relève pas seulement du pouvoir en place (autorité politique), mais aussi de la population sur qui toutes les actions prises portent, de la société civile, des syndicats, des cadres ainsi que des leaders d’opinions.
Ainsi, le vrai acquis du printemps arabe ne saurait être apprécié qu’à l’aune de réponses qu’apporteront les nouveaux dirigeants de tous ces pays, mais également du maintien, voire de l’accentuation d’une demande interne de bonne de gouvernance et de liberté, car « ce sont les peuples qui font l’histoire et non les hommes d’Etat. Ceux-ci impulsent peut-être le mouvement et les peuples suivent ». Et le renversement de Mohamed Morsi, Président légalement élu, en a donné la preuve une fois de plus.

Quelles leçons pour la RD Congo ?

Quelles leçons la RD Congo peut-elle tirer de l’expérience du printemps arabe, et plus particulièrement les jeunes dans leur combat pour une vie meilleure, un pays meilleur où son avenir est garanti. Cette préoccupation taraude bon nombre d’esprits. A l’image des jeunes du monde arabe, la jeunesse congolaise doit vaincre la peur qui constitue le principal obstacle dans la prise d’initiatives visant à faire entendre sa voix. Les jeunes Congolais ont tout le temps manifesté une peur viscérale lors de grands bouleversements, à telle enseigne qu’ils ont perdu la confiance et l’estime en eux-mêmes, fibres essentielles pour jouer un rôle de fer de lance lors de grands tournants de l’histoire du pays. Décidément, nous sommes bien loin de la poigne et du courage qui caractérisaient nos ancêtres, selon les contes de fées.

La jeunesse devra à jamais briser le rêve du colonisateur comme le dit le Professeur Kabeya Tshikuku : « La plus grande œuvre de l’objectif du colonisateur -et même des régimes néo-colonialistes qui l’ont succédé- a été sans nul doute d’amener la jeunesse congolaise à se haïr elle-même ».
Dans un pays perdu sur le chemin du développement où les laissés-pour-compte de la croissance économique -dont les effets tardent à se faire sentir- moisissent dans une pauvreté inacceptable, les Congolais craignent de faire la révolution (le changement) afin de rendre différent leur quotidien. La révolution n’est pas seulement une lutte armée mais aussi un changement pacifique. Devant l’histoire, les jeunes Congolais devront être acteur du changement de ce Congo et non pas demeurés dans le statut d’observateurs.
Dans une société congolaise de plus en plus complexe, qui essaie de s’en sortir, il est plus que temps pour notre jeunesse de se révolter et s’indigner et ce, de la bonne manière et les raisons en sont multiples : la montée des inégalités de tous genres, les guerres de basse intensité dans la partie orientale du pays, les pillages des ressources naturelles, la pauvreté, le chômage, l’insécurité, l’éducation en berne, la lanterne rouge dans le concert des nations, etc.

Un pays perdu sur le chemin du développement

Cette révolution consistera, en effet, pour la jeunesse congolaise) à (I) Changer de cap devant la résignation, à le combattre sous toutes ses formes, car elle est ce mal qui tue notre pays, alors que la messe n’est pas dite et que nous avons un monde à créer. (II) Apprendre à haïr le bruit, car là où il y a le bruit, la diversion, la distraction, la ruine s’en suivra tôt ou tard. (III) Supprimer les diverses fuites en avant, fuite en avant intellectuelle et cela à tous les niveaux (étudiants, assistants et professeurs), car c’est une attitude suicidaire qui nous mettra à genoux si nous ne changeons pas. (IV) Haïr et briser, tous ensemble, le carcan de l’ignorance et la médiocrité qui nous enveloppe si facilement. Bien plus, à les faire reculer jusqu’au musée de l’histoire. (V) Ne pas fuir notre propre image, mais plutôt à nous regarder nous-mêmes avec courage. (VI) Bannir la civilisation de l’affairisme et de la facilité. (VII) Aimer le travail bien fait et la rigueur.
Les jeunes d’Afrique du nord ne sont pas plus Africains que nous. Il est important que la jeunesse congolaise soit plus exigeante vis-à-vis d’abord d’elle-même et ensuite de ses dirigeants, pour ne pas donner raison à Hésiode qui, déjà au 8ème siècle avant Jésus-Christ, disait : « je n’ai aucun espoir pour l’avenir de notre peuple s’il dépend de la jeunesse frivole d’aujourd’hui, car tous les jeunes sont absolument insouciants ».

Et dans cette quête, à défaut des outils communicationnels sophistiqués -les téléphones mobiles dits « intelligents », les ordinateur de type « tablette » et les « netbooks », les « liseuses » (e-readers), les consoles de jeu portables, etc., autrement dit tous ces « pod » et ces « pad » à écran- qui peuvent servir d’interfaces physiques, mobiles et portatives, entre les médias numériques et leurs usagers (Latzko-Toth Guillaume, 2012) du fait de leur coût prohibitif pour les jeunes, lesquels sont par ailleurs en majorité sans emplois, les jeunes Congolais doivent utiliser à bon escient les outils de communications modernes à leurs dispositions (facebook, twitter, what’s App, etc.).
Ce recours aux réseaux sociaux a révélé son efficacité dans la mobilisation des manifestants, aussi bien dans le monde arabe qu’ailleurs (exemple de la Russie après la réélection de Poutine). Ils peuvent ainsi contribuer à la création d’une masse critique qui puisse participer à la vie civique, politique et économique du pays.

En outre, ils peuvent permettre de mobiliser et rallier les Congolais de tous bords -craintif et passif aux problèmes de notre peuple- à cette cause noble qui est celui d’un Congo nouveau où l’intérêt particulier sera soumis à l’intérêt général et où émergera une vraie démocratie tant politique qu’économique. Cela nécessite, par ailleurs, la prise de conscience par la jeunesse de la responsabilité qu’elle a et du rôle qu’elle doit jouer dans la création d’une nation congolaise prospère surtout qu’elle constitue une dynamique de développement. Notons qu’aucune action véritable ne pourra être amorcée dans un contexte où les jeunes Congolais méconnaissent totalement leurs droits et devoirs.

De plus, les médias dans leur diversité devront être utilisés plus que jamais la mobilisation des consciences comme des vecteurs d’amplification et de visibilité (Verpraet Gilles, 2012) des véritables enjeux auxquels la jeunesse est appelée à faire face.

En somme, après les révolutions arabes, l’avenir de la liberté sur le continent africain, ainsi que dans le reste du monde devient de plus en plus clair, toute chose restant égale par ailleurs. L’opacité laisse de plus en plus place à la lumière. L’Afrique entre dans une ère nouvelle avec une jeunesse dynamique, consciente, capable de prendre des initiatives. Car tant qu’il y aura la pauvreté et l’injustice politique…il est bon de s’indigner et de s’engager (Stéphan Hessel) dans une révolution pacifique pour l’avènement d’une autre Afrique où notre lendemain est garanti.
Quoique la plupart des peuples d’Afrique subsaharienne soient encore passifs dans un continent en feu, le réveil public des peuples d’Afrique noir se manifestera. L’avenir du continent noir est glorieux, pourvu que tout le monde s’y prête en rendant toujours davantage l’Afrique libre.

Par

Benedict Konso

et Darly KAMBAMBA, Université de Kinshasa, Département d’économie