L’affaire Gaud-Toqué, scandale sous les tropiques

Au début du siècle dernier, la majorité de la population française se désintéresse de la question coloniale ou la trouve trop coûteuse, alors que l’élite du pays cherche à véhiculer le mythe d’une mission civilisatrice à l’endroit des Africains. Or, loin de la métropole et des discours, les administrateurs coloniaux gèrent certaines colonies d’une main de fer. Parmi eux, Gaud et Toqué, deux bourreaux malchanceux.

Au début du XXe siècle, la conquête et la gestion coloniales permettent certes d’engranger des bénéfices mais certaines zones s’avèrent très coûteuses, voire trop pour une certaine partie de la population française. Il s’agit donc de légitimer la colonisation auprès des Français de métropole, mais aussi de maximiser les profits en exploitant le plus possible les ressources tout en évitant les révoltes dans les colonies. Les administrateurs coloniaux, particulièrement dans les régions les plus reculées comme l’Oubangui-Chari (plus au moins à l’emplacement de la République centrafricaine actuelle), à l’abri des regards, s’adonnent à de nombreuses exactions à l’encontre des autochtones.

Dans cette région, George Toqué, jeune administrateur à Fort-Crampel, et Fernand Gaud, commis des affaires indigènes, libèrent le 14 juillet 1903, comme c’est la coutume lors de la fête nationale, un certain nombre de prisonniers. Or, l’un d’entre eux, Papka, ancien guide à l’origine d’une embuscade contre les troupes françaises, n’aura pas cet honneur. Pour l’exemple, les deux hommes décident de l’exécuter, mais d’une manière particulière afin de marquer les esprits : grâce à une cartouche de dynamite placée dans l’anus. Ils pensent ainsi se faire respecter des locaux et faire passer cet acte barbare pour de la magie : « Ça a l’air idiot ; mais ça médusera les indigènes. Si après ça ils ne se tiennent pas tranquilles ! », se disent-ils avant le feu d’artifice. Malheureusement pour eux, l’affaire éclate dans la presse française en février 1905.

Brazza à la manœuvre

La médiatisation de l’événement, si loin de la version officielle de la mission civilisatrice, crée un véritable choc en France. Le gouvernement veut éteindre rapidement l’incendie et une commission est formée, constituée de Pierre Savorgnan de Brazza, le célèbre explorateur, Hoarau-Desruisseaux, inspecteur général des colonies, Félicien Challaye, représentant du ministre de l’Instruction publique, un membre du Cabinet des colonies et un délégué du ministre des Affaires étrangères. Elle arrive en avril au Gabon, puis passe par le Congo jusqu’à l’Oubangui-Chari. Le spectacle est effroyable : des femmes et des enfants parqués dans des camps d’otages, des hommes surexploités dans les plantations, pour la construction des routes et des chemins de fer, des conditions de vie terribles.

Malgré les tentatives de dissimulation de la réalité, les envoyés traversent un enfer, et Brazza en tombe même malade. Le procès se tient finalement le 21 août 1905 à Brazzaville, et les deux hommes sont condamnés à cinq ans de réclusion. La polémique ne s’éteint pas pour autant et débouche sur une enquête administrative visant à réformer la gestion des colonies. Brazza s’éteindra le 14 septembre de la même année à Dakar, désabusé et profondément triste, lui qui avait jadis cru aux bienfaits de la colonisation.

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