L’AES veut prendre son envol au moment où Bamako vacille


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Avion (illustration)
Avion de face

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont signé la semaine dernière à Niamey l’acte de création d’une compagnie aérienne commune de l’Alliance des États du Sahel. Un projet présenté comme un symbole de souveraineté et de connectivité régionale. Mais son annonce intervient au pire moment pour Bamako, fragilisé par une offensive coordonnée qui expose les limites du pouvoir militaire malien.

Sur le papier, l’annonce a tout d’un acte fondateur. Réunis à Niamey lors de la 3e édition des Journées de l’aviation civile de l’AES, les ministres en charge de l’aviation civile du Mali, du Niger et du Burkina Faso ont signé le 22 avril dernier l’acte portant création d’une compagnie aérienne commune. L’objectif affiché est de renforcer la mobilité, faciliter les échanges, désenclaver l’espace sahélien et donner une traduction concrète à la Confédération de l’Alliance des États du Sahel.

Une compagnie aérienne pour donner corps à l’AES

Le ministre nigérien des Transports et de l’Aviation civile, le colonel-major Abdourahamane Amadou, a présenté cette future compagnie comme un « pas historique », un « symbole d’unité » et un « outil de désenclavement ». Les trois États ont également acté la création d’un bureau commun d’enquête sur les accidents aériens, présenté comme un gage de sécurité, de transparence et de crédibilité internationale.

Pour l’AES, née du rapprochement entre trois régimes militaires en rupture avec la CEDEAO et très critiques envers l’influence française, l’initiative est hautement politique. Après la monnaie, la défense, les frontières ou la diplomatie, l’aviation est un nouvel instrument de souveraineté revendiquée. Relier Bamako, Niamey et Ouagadougou par une compagnie commune, c’est montrer que l’espace sahélien peut fonctionner hors des cadres régionaux traditionnels.

Mais une compagnie aérienne ne se décrète pas seulement par communiqué. Elle suppose une flotte, des moyens financiers, des certifications, une maintenance solide, des garanties de sécurité, des assurances, des créneaux aéroportuaires et surtout une stabilité minimale.

Bamako, maillon faible d’un projet de souveraineté

L’annonce intervient alors que le Mali traverse l’une des séquences les plus dangereuses depuis l’arrivée au pouvoir des militaires. Ces derniers jours, Bamako et plusieurs villes stratégiques ont été visées par des attaques coordonnées revendiquées par le JNIM, affilié à Al-Qaïda, en lien avec des forces séparatistes touarègues. Reuters évoque un risque de fragmentation du Mali après ces offensives contre la capitale et plusieurs localités du nord et du centre du pays.

La junte malienne, malgré des démentis mettant en avant le soutien russe, apparaît plus vulnérable que jamais. Les attaques des 25 et 26 avril 2026, ont touché Kati, Gao, Mopti, Sévaré et les abords de Bamako, perturbant l’aéroport international de Bamako ou des combats se sont déroulés. En outre, la mort du ministre malien de la Défense, Sadio Camara, officiellement confirmée par Bamako, constitue un choc politique majeur pour le cœur du dispositif sécuritaire malien.

C’est tout le paradoxe de l’AES : au moment où elle veut incarner une souveraineté retrouvée dans les airs, un de ses piliers semble vaciller. Le Mali devait être l’un des moteurs politiques de cette alliance. Il en devient aujourd’hui le point de fragilité le plus visible. L’armée malienne, qui avait justifié son pouvoir par sa capacité supposée à restaurer la sécurité, se retrouve confrontée à une offensive capable de toucher simultanément des zones symboliques et stratégiques.

Dans ce contexte, la future compagnie aérienne commune risque d’apparaître comme un projet à deux lectures. Pour les partisans de l’AES, elle représente une réponse de long terme : il faut construire malgré la guerre, refuser l’isolement, créer des outils communs, ne pas laisser le Sahel dépendre d’acteurs extérieurs. Pour ses critiques, elle peut au contraire ressembler à une fuite en avant institutionnelle, alors que les urgences les plus élémentaires demeurent la sécurité des routes, le contrôle du territoire, l’approvisionnement des villes et la protection des civils.

L’idée d’une compagnie aérienne sahélienne n’est pas absurde. Elle répond à un vrai besoin de connectivité dans une région immense, mal desservie et souvent dépendante de hubs extérieurs. Mais son succès dépendra moins des discours souverainistes que de la capacité des trois régimes à stabiliser leur espace commun. Car un avion peut relier des capitales. Il ne peut pas, à lui seul, masquer l’effritement d’un État.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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