Katoucha, l’inoubliable « battante »

L’émotion est vive après la disparition de Katoucha, la « princesse peule » dont le corps a été retrouvé dans la Seine jeudi dernier. Des personnalités de la mode d’Afrique et de sa diaspora partagent le souvenir qu’ils gardent de l’ancienne égérie d’Yves Saint Laurent.

Katoucha n’est plus, reste la peine. De ses proches, bien sûr, mais aussi de ses amis et de ceux qui ont travaillé avec elle. Elle qui, déterminée, a quitté l’Afrique qu’elle aimait tant pour devenir un mannequin renommé. Pari réussi. La « princesse peule » deviendra l’un des premiers mannequins noirs à fouler les podiums de l’Hexagone et l’égérie d’Yves Saint Laurent. Malgré le chagrin encore vif de sa disparition, quelques personnalités de la mode d’Afrique et de sa diaspora ont accepté de confier le souvenir qu’ils gardent de la fondatrice de l’association Katoucha pour lutter contre l’excision.

 Imane Ayissi, mannequin, styliste, danseur, Cameroun

« Elle m’appelait son « autre mari » »

« J’ai du mal à parler d’elle en tant que morte. Je refuse sa mort, mais elle est là. Pour moi, c’est une grande dame. Elle reste une battante, une femme brave et active qui n’avait pas que des qualités, mais personne n’est parfait ! J’ai pris son meilleur côté. Le côté professionnel, affectif, humanitaire… On a beaucoup travaillé ensemble. Elle m’a soutenu et portait pas mal de mes œuvres. De mon côté, je l’assistais pour son élection Eben Top Model et les filles pourtait l’une de mes collections. On se connaissait depuis plusieurs années et notre amitié s’est transformée… J’étais devenu comme un frère. On rigolait toujours et elle m’appelait son « autre mari ». Parfois, avec [le bijoutier] Michaël Kra et [l’ex-mannequin] Kimi Khan, on faisait semblant d’être deux couples. C’était une façon pour nous de surmonter les épreuves de la vie. »

 Michaël Kra, bijoutier, Côte d’Ivoire

« C’est une star, quelqu’un qui brille »

« Katoucha est le plus beau jour ensoleillé de ma vie. C’est une star, quelqu’un qui brille, et c’est le souvenir que je veux garder. L’image d’elle qui m’a le plus marqué est celle où elle porte le « manteau lion » qu’avait fait Yves Saint Laurent. Ça, c’était vraiment Katoucha. Elle et moi, nous avons un parcours un peu similaire. On a quitté l’Afrique à 18 ans. Elle a fait son bonhomme de chemin et a réussi à s’imposer avec les grands couturiers pendant que moi je me faisais une place aux Etats-Unis. On s’est retrouvé au début des années 90 à Paris et elle m’a aidé à m’imposer avec les grands couturiers. On voulait travailler ensemble et on avait d’ailleurs commencé avec ses créations de prêt-à-porter de luxe en 1995. On a aussi collaboré ensemble sur le concours Eben Top Model aux Caraïbes et au Sénégal. »

 Alphadi, styliste, Niger

« Katoucha n’a rien gardé, elle a tout donné »

« L’image que je garde de Katoucha est celle du bonheur. Elle a toujours été une femme généreuse. Tout le monde le sait : elle n’a rien gardé, elle a tout donné. C’était une femme exceptionnelle, à la vie captivante, qui se battait. Elle est aujourd’hui grand-mère et je tiens à présenter mes condoléances à toute sa famille. Nous étions très amis. Elle est venue plusieurs fois au Niger pour mon Festival de la mode africaine (Fima, ndlr) et elle était membre de la Fédération Africaine de créateurs de mode dont je suis le président. Entre la Guinée, le Sénégal et la France, elle a beaucoup participé à la créativité culturelle du continent africain. Elle a été emportée par la mort. Elle avait 47 ans mais elle est morte comme si elle avait toujours sa beauté d’antan, la beauté de ses 18 ans. Et de sa dignité peule. Katoucha restera toujours dans nos cœurs. »

 Vincent McDoom, présentateur télé, acteur, Sainte-Lucie

« Elle acceptait tout le monde tel qu’il était, sans juger »

« En tant que femme, Katoucha était une battante. En tant qu’être humain, c’est la femme noire qui a ouvert le chemin du milieu de la mode pour d’autres femmes noires. Pour les Iman, Naomi et toutes les autres filles qui sont venues après elle. D’ailleurs, je remercie Thierry Mugler, Paco Rabanne, Christian Lacroix et Yves Saint Laurent d’avoir su imposer cette fille car, à l’époque, ce n’était pas facile. Partout où elle passait, Katoucha dérangeait, mais dans le bon sens du terme. Cette femme avait une grande générosité, de la dignité, et une énorme tolérance : elle acceptait tout le monde tel qu’il était, sans juger. Elle aimait vraiment les gens et elle savait comment les fédérer autour d’elle. Elle était aussi honnête. Tellement honnête qu’elle a pu écrire un livre (Dans ma chair, ndlr) où elle explique vraiment tout. J’espère que son combat contre l’excision vivra après elle. »

 Kiane (alias Kimi Khan), ex-mannequin, Côte d’Ivoire

« Je lui ai dit qu’elle était le mannequin suprême »

« Ce n’est pas que je n’arrive pas à accepter sa mort, mais pour moi elle est tellement vivante ! C’est parce qu’elle était pleine de vie et d’espoir. Je lui avais rendu hommage en 2006 à Dakar où j’avais dit que ses jambes étaient comme deux fils tendus entre le ciel et la terre. La  » déesse orange », c’était sa couleur préférée, était d’une générosité excessive. Lorsque j’étais en dépression, Katoucha m’a donné une seconde chance de revenir dans le monde de la mode. Cette fille, je l’admire. Je lui ai dit qu’elle était le mannequin suprême et je suis contente qu’elle ait eu la chance d’être reconnue de son vivant. Je ne sais pas si elle en avait conscience, mais en tout cas on le lui a dit. Quoi qu’il arrive, elle est toujours là. Michaël Kra, Imane Ayissi et moi, elle nous poussait à aller de l’avant, à être les meilleurs, à ne pas abandonner. Même si elle n’est plus là, on continuera à nourrir cette amitié qu’on avait tous les quatre. »

 Princesse Esther Kamatari, ancien mannequin, Burundi

« Une fille géniale qui cachait ses douleurs avec panache »

« Ce que je garderai de Katoucha, ce sont des rires. Le rire de Katoucha. C’était une fille géniale, drôle, douloureuse, qui cachait ses douleurs avec panache. Elle était très, très belle. Elle ressemblait à son cœur. J’ai du mal à croire que je ne la reverrais plus jamais. J’ai la gorge serrée rien que d’y penser. Elle et moi avons une histoire particulière. C’est moi qui l’ai formée au départ. Elle m’a rendu un bel hommage dans son livre et c’est rare : certains oublient ce qu’on a fait pour eux. J’ai une anecdote drôle avec Katoucha. Elle et moi on s’appelait « mgr » (prononcer « meugre », ndlr) depuis qu’un journal sénégalais a publié « mgr » pour dire monseigneur. Ça nous avait fait beaucoup rire ! Je tiens à dire que Katoucha a été très présente chaque fois que j’ai fait quelque chose pour les orphelins du Burundi. Pour le premier défilé humanitaire que j’ai fait, elle était la première. Je ne comprends pas que la personne qui a raccompagné Katoucha ne l’ait pas amenée jusqu’à la péniche. Je ne peux pas lui pardonner. Apparemment, il pleuvait ce soir-là. A quoi ça sert l’amitié si on ne peut pas vous raccompagner par un temps pareil, surtout qu’elle devait passer une péniche avant d’arriver à sa péniche. »