La princesse des tout petits

Présidente de l’Association des Burundais de France, la princesse Esther Kamatari, nièce du dernier monarque burundais Mwambtusa IV, se bat depuis 1993 pour la scolarisation des orphelins de la guerre. Entre pragmatisme et militantisme, interview d’une artisane simple d’un humanitaire altruiste.

A tout juste 50 ans, Esther Kamatari en paraît quinze de moins. Princesse de son état – elle est la nièce du roi Mwambtsua IV, le dernier souverain burundais- elle nous reçoit dans le faste siège de son association des Burundais de France : une simple pièce prêtée par la municipalité de Boulogne (proche banlieue parisienne). C’est en 1970 qu’elle arrive en France, quatre ans après l’assassinat de son père au Burundi. Beauté féline, elle ne tardera pas à être repérée par le monde de la mode qui en fera la première femme mannequin noire de France. Mais son pays en guerre la pousse à agir pour les siens. Elle choisit comme credo les enfants et travaille à leur garantir une scolarisation de base. Grâce à ses convois humanitaires près de 500 enfants ont déjà retrouvé les bancs de l’école. Un combat sans faille qu’elle mène avec son coeur et toute l’énergie de sa détermination.

Afrik : Pourquoi avez-vous choisi les orphelins comme credo ?

Esther Kamatari : C’est simple, parce que je suis orpheline moi-même. Je sais que dans ces conditions on a juste besoin de quelqu’un pour nous tendre la main et nous montrer le chemin. Moi, j’ai eu la chance d’avoir quelqu’un et j’estime qu’il est de mon devoir d’en faire autant à mon tour.

Afrik : Quelle est exactement la situation dans le pays ?

Esther Kamatari : Il y a six millions d’habitants au Burundi. 70% ont moins de 20 ans. Avec la guerre (le génocide des Hutus sur les Tutsis), l’espérance de vie a chuté de 53 ans en 1993 à 38 ans aujourd’hui. Mais entre les machettes, les maladies, le sida et l’insécurité, je dirais que l’espérance de vie est plutôt de 24 heures renouvelables. Vous devez remercier Dieu pour chaque jour qui passe. 39% de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 1993, 70% aujourd’hui. Et puis il y a aussi et surtout les camps de réfugiés. Que peuvent faire des enfants dans ces conditions ?

Afrik : Les camps de réfugiés ?

Esther Kamatari : Oui il en existe 212 au Burundi soit 400 000 personnes dont près de 70% sont des enfants (jusqu’à 15 ans, ndlr). On les appelle  » les réfugiés de l’intérieur « . Suite à la guerre, ils ont fui leur rugo (habitation rurale burundaise et plus généralement unité de base de la famille burundaise, ndlr) pour venir s’agglutiner en ville. Ils vivent dans des conditions de pauvreté et de misère absolues à vous soulever le coeur. A côté, avec leurs écoles, leurs infirmeries, leurs routes, les camps tenus par le Haut commissariat aux réfugiés pour les réfugiés burundais en Tanzanie (500 000 personnes, ndlr), c’est Hollywood.

Afrik : Quelle est votre action ?

Esther Kamatari : Je fais adopter des enfants par des mamans burundaises pour qu’ils puissent aller à l’école. Pour ne pas rajouter l’ignorance à la misère. Le taux de scolarisation est tombé de 70 à 35% en moins de 10 ans.

Afrik : Comment faites-vous concrètement ?

Esther Kamatari : Les autorités locales mettent à notre disposition des terres. Des femmes sont ensuite autorisées à cultiver ces terres et à se partager le fruit des récoltes à la seule condition qu’elles acceptent d’adopter un ou plusieurs orphelins. Pour notre part, nous leur donnons un coup de main en nature et non, comme cela se faisait par le passé, sous forme d’une aide financière. Car les enfants ne doivent pas être des marchandises. Nous fournissons à chacune de nos  » mamans  » des outils pour cultiver : un râteau, une houx et un trident. Et aux enfants, les fournitures scolaires de base : cahier, stylo, livre. Quand nous le pouvons, nous leur payons également les frais de scolarité.

Afrik : Quels frais de scolarité ?

Esther Kamatari : Les frais obligatoires sont de 5 euros par trimestre. A cela il faut rajouter les frais d’uniformes, obligatoires dans le primaire, soit 16 euros chacun et il en faut deux.

Afrik : Combien de mamans avez-vous et combien d’enfants touchez-vous au total ?

Esther Kamatari : Nous avons près de 110 mamans à travers le pays. La plus jeune a 14 ans et la plus âgée a 70 ans. Elles s’occupent de près de 500 enfants. Elles font vraiment un travail formidable.

Afrik : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans votre action ?

Esther Kamatari : Nous sommes assez artisanaux. La collecte, le tri et l’emballage sont relativement faciles. Notre principal problème reste l’acheminement. Le Burundi est un pays enclavé. Nous sommes obligés de convoyer les containers par bateau jusqu’à Dar es Salam (Tanzanie, ndlr) puis de les transporter par route jusqu’à Bujumbura. Cela prend en tout un mois et demi.

Afrik : Quand partent vos prochains containers ?

Esther Kamatari : Nous avons préparé le convoi avec des étudiants de l’Institut supérieur des études logistiques du Havre. Mais il nous manque 15 000 euros pour que l’équipe puisse tout acheminer sur place. Nous tenons à faire le déplacement pour aller jusqu’au bout de notre action. Car c’est sur le terrain qu’on est vraiment en prise avec la réalité.

Association des Burundais de France

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