Kariba : après le naufrage du Mbuya Nehanda, une plainte interroge la responsabilité de l’État


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Justice, Tribunal
Tribunal (illustration)

Près de sept semaines après le naufrage du Mbuya Nehanda, qui a fait au moins 97 morts sur le lac Kariba, deux habitants ont saisi la Haute Cour du Zimbabwe. Ils demandent à l’État de garantir des liaisons par ferry sûres et abordables. Leur requête met en lumière les alertes lancées avant la catastrophe et les responsabilités publiques surbdes catastrophes trop récurrentes au Zimbabwe comme en RDC.

Le 11 août, le Mbuya Nehanda, ferry exploité par la Rural Infrastructure Development Agency (RIDA), organisme public zimbabwéen, a chaviré alors qu’il reliait Kariba aux communautés de Chalala. Le bilan est d’au moins 97 morts et 77 rescapés, ce qui en fait le naufrage le plus meurtrier jamais recensé au Zimbabwe.

Le nombre exact de personnes à bord reste inconnu. Selon l’enquête de GroundUp, elles étaient au moins 174, soit la somme des morts et des rescapés, sans compter le fret. La liste des billets du dernier voyage ne comporte pas les informations sur les enfants, ce qui complique le décompte.

La capacité du ferry est elle aussi floue. Le gouvernement a évoqué 95 personnes, équipage compris. GroundUp rapporte pourtant que cette capacité aurait été ramenée à 50 après un grave incident en décembre 2024. Lorsque l’épave a été remorquée à terre le 25 août, elle portait d’ailleurs la mention « 50 PAX ».

Le 18 août, lors d’un point presse après le conseil des ministres, le ministre du Gouvernement local, Daniel Garwe, a mis en cause le capitaine Sign Patsikadova, mort dans la catastrophe. Selon lui, celui-ci aurait ignoré une alerte météorologique déconseillant de naviguer à cause de fortes vagues. Le ministre a ajouté que le ministère des Transports avait autorisé le bateau à naviguer en juin. Le Cabinet a annoncé une commission d’enquête.

Des alertes avant le 11 août

Une enquête de l’agence Pachena, publiée notamment par GroundUp, nuance cette version. KB Engineering, l’entreprise chargée de l’entretien du ferry, avait adressé à plusieurs reprises des lettres d’alerte sur sa stabilité. Elles recommandaient notamment l’installation de deux pontons supplémentaires. Ces courriers étaient destinés à Adam Nyekete, responsable de la navigation sur le lac, et à la RIDA. Adam Nyekete a reconnu ces avertissements lors d’une réunion à huis clos avec le ministre des Transports, le 16 août.

Le directeur du contrôle des eaux intérieures, Lameck Chitenga, affirme ne les avoir découverts qu’au cours de cette réunion, et conteste l’analyse des ingénieurs. Le directeur général de la RIDA, Christopher Shumba, assure que le ferry était en bon état et qualifie ces recommandations de spéculation.

Acheté au Danemark en 1985, le Mbuya Nehanda avait déjà connu un incident sérieux en décembre 2024 lorsque ses moteurs étaient tombés en panne peu après le départ de Peters Point, et qu’il avait failli chavirer. Il avait de nouveau frôlé la catatrophe en janvier 2026.

Le responsable par intérim de la RIDA pour le district de Kariba, Ignatius Chiome, a été inculpé d’homicide involontaire. Il a comparu devant le tribunal de Kariba, puis a été remis en liberté sous caution de 500 dollars le 28 août. Il n’avait pas plaidé. L’accusation évoque notamment des défaillances administratives, la surcharge du bateau et des manquements aux procédures de sécurité.

Deux habitants attaquent l’État devant la Haute Cour

Tonderai Ndevani, pêcheur de 39 ans, et Chilumbo Mudenda ont déposé une requête urgente devant la Haute Cour, à Chinhoyi. Soutenus par l’association Zimbabwe Lawyers for Human Rights, ils demandent que le ministère des Transports, la RIDA et le ministère du Gouvernement local soient contraints de fournir assez de ferries sûrs et abordables pour remplacer le Mbuya Nehanda.

Ils invoquent l’article 66(2)(a) de la Constitution, qui protège la liberté de circulation, et l’article 51, relatif à la dignité. Sans moyen de transport sûr et accessible, disent-ils, ces droits restent théoriques pour les riverains du lac. À titre provisoire, ils réclament des ferries conformes à l’Inland Waters Shipping Act et un compte rendu mensuel du gouvernement au tribunal sur l’acquisition de nouveaux bateaux. L’affaire n’avait pas été examinée au fond au 29 septembre.

Un ferry privé jugé insuffisant

Depuis le 18 septembre, un opérateur privé, Most High Ferries, exploite le MV Silverstone sur la liaison Kariba-Chalala. Le bateau ne peut embarquer que 60 passagers et quatre membres d’équipage. Les plaignants le jugent très insuffisant car le recensement de 2022 comptait 45 774 habitants dans les douze wards de la circonscription rurale de Kariba. Ils craignent qu’une capacité trop faible ne pousse de nouveau voyageurs et équipages à accepter des surcharges.

Le trajet en ferry coûte entre 10 et 15 dollars et durait deux à trois heures, contre une dizaine d’heures et 40 à 45 dollars par la route.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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