Kadhafi, un paria devenu roi

Oubliés les attentats, les sanctions de l’ONU, l’embargo, le soutien aux groupe armées. Le colonel Kadhafi est désormais un chef d’Etat fréquentable. Nombreux de ces homologues étaient présents mardi à Tripoli pour fêter ses 40 ans de pourvoir. Les dirigeants occidentaux, embarrassés par l’affaire Abdel Basset al Megrahi, ont décliné. Il n’empêche. Le Guide a pu savourer sa nouvelle respectabilité internationale au son des fanfares militaires française et italienne. Retour sur l’ascension d’un militaire ambitieux et fantasque.

Mouammar Kadhafi, autrefois paria de la communauté internationale, est aujourd’hui un chef d’Etat respecté et courtisé. Des fanfares militaires de 17 pays, dont la France, l’Italie et l’Australie, ont défilé mardi à Tripoli au cours d’une grandiose cérémonie en l’honneur de ses 40 ans de pouvoir. Grand spectacle de danse, jets d’eau, feu d’artifice, la fête était, comme l’avaient annoncé les organisateurs, « digne de l’ouverture d’un Mondial de football ou des Jeux olympiques ». De nombreux chefs d’Etat étaient présents, dont le président vénézuélien Hugo Chavez, le soudanais Omar-El-Bachir (sous le coup d’un mandat d’arrêt international), et les voisins algérien Abdelaziz Bouteflika et tunisien Zine El-Abidine Ben Ali. Les chefs d’Etat occidentaux ont, eux, décliné l’invitation du vieux colonel. L’accueil triomphal fait à Tripoli à Abdel Basset al Megrahi, condamné pour les attentats de Lockerbie et libéré pour raison de santé (il serait en phase terminale d’un cancer), a mis Londres dans l’embarras et irrité Washington. Mais cela ne suffira pas à entamer la nouvelle respectabilité internationale du Guide de la révolution. Le secrétaire d’Etat français à la Coopération Alain Joyandet, présent mardi aux festivités, a indiqué que Kadhafi était « devenu fréquentable ». « En 2003, il a renoncé au terrorisme, a-t-il rappelé, sur Europe 1. La Libye va dans la bonne direction ».

Arrivé au pouvoir suite à un coup d’Etat contre le roi Idriss 1er en septembre 1969, c’est en effet en 2003 que le colonel a entamé son processus de repentir international. Sa reconnaissance officielle de « la responsabilité de ses officiers » dans l’attentat de Lockerbie et l’indemnisation des familles des 270 victimes sont vite récompensées par la levée définitive des sanctions de l’ONU et des États-Unis (quoique partielle). En mars 2004, le chef de la Jamahiriya renonce officiellement à son programme d’armes de destruction massive, en signant les le protocole additionnel du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Son retour dans le giron de la communauté internationale lui permet d’amorcer l’ouverture du marché aux entreprises internationales et de se rapprocher des puissances occidentales, comme la France, la Grande-Bretagne, l’Italie ou encore l’Espagne.

« Kadhafi s’est avisé à temps »

Comment un chef putschiste longtemps catalogué terroriste a-t-il fait pour devenir un chef d’Etat ainsi courtisé et respecté ? Dans un entretien à El-Watan, Antoine Basbous, politologue, spécialiste du monde arabe, analyse les raisons de la conversion du Guide. Selon le chercheur, après l’effondrement du bloc soviétique, Kadhafi « a compris qu’il était allé trop loin et que pour survivre, il devait passer par le «purgatoire» et les sanctions de l’ONU, qui ont beaucoup nuit au peuple libyen ». L’invasion de l’Irak est aussi passée par là. « Bush ne pouvait plus administrer à Kadhafi la leçon infligée à Saddam. Mais le guide s’est avisé à temps pour faire son mea culpa et abandonner le programme d’armes de destruction massive au bon moment », explique Antoine Basbous. C’est sous l’égide de Tony Blair, rappelle le chercheur, que s’est opérée la réhabilitation du chef de la révolution, ainsi que la promesse d’un nouvel eldorado.

Depuis la levée de l’embargo de l’ONU, les experts estiment en effet à plus de 360 les sociétés qui ont été partiellement privatisées en Libye. Dans ce pays où tout reste à faire, 55 de ces sociétés ont des capitaux étrangers. En ce qui concerne le pétrole, c’est le boom. Avec 1,7 million de barils par jour, la Libye est devenue le deuxième producteur de pétrole brut d’Afrique après le Nigeria, et compte multiplier sa production par deux d’ici 2015. Quant aux réserves, elles sont estimées à 39,1 milliards de barils. La Libye est une véritable mine d’or, s’enthousiasment les experts.

Dictature et partage

Mouammar Kadhafi, contrairement à beaucoup d’autres dictateurs africains, n’a pas hésité à faire profiter les Libyens de la manne pétrolière depuis sa prise de pouvoir par le force en 1969. Selon le classement IDH (Indice de développement humain) du Programme des Nations unes pour le développement, le pays connaît le niveau de vie le plus élevé d’Afrique. Mais l’homme n’éprouve aucune sympathie pour les partis politiques, les journalistes, les associations, ni aucune forme de critique envers son régime. «La Libye a emprisonné des opposants au gouvernement pendant des années sans aucune charge ni procès», indique l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch (HRW). «Par le passé, le gouvernement libyen a été également accusé de tortures, « disparitions » et de l’assassinat d’opposants politiques à l’étranger», rappelle l’ONG.

Après avoir été longtemps partisan du panarabisme, Mouammar kadhafi, aujourd’hui 67 ans, s’est mué en champion du panafricanisme ces dernières années. Elu président de l’Union africaine en février 2009, autoproclamé « rois des rois d’Afrique » depuis, le chef de la Jamahiriya s’implique dans les conflits, menant souvent des missions de médiation. Le vieux dictateur fantasque, accusé de maltraiter les migrants africains dans son pays, continue de sillonner le continent à la recherche de soutiens pour « ses » Etats-Unis d’Afrique, un vaste projet d’Etat fédéral africain qui impliquerait une monnaie et une armée communes.