Jeunesse et politique en Afrique : faut-il condamner les balbutiements ou accueillir la relève ?


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Jean François Koussi JFK

Un débat télévisé en Côte d’Ivoire a tourné en dérision un jeune candidat, suscitant moqueries et scepticisme. Mais cet épisode révèle surtout le rapport ambigu que les sociétés africaines entretiennent avec leurs jeunes. Alors que plus de 70 % de la population a moins de 30 ans, l’accès à la politique reste verrouillé par les générations installées. L’enjeu n’est pas seulement ivoirien : c’est toute la vitalité démocratique du continent qui dépend de l’accueil ou non de cette relève.

Les extraits vidéos circulent sur les réseaux sociaux : Jean François Kouassi, un jeune candidat ivoirien, encore méconnu du grand public, perdant ses mots face à des questions incisives lors d’un débat télévisé. L’épisode a déclenché une vague de railleries et de sarcasmes, comme si l’on venait de démontrer l’incapacité de la jeunesse à gouverner. Mais au-delà de l’anecdote, cette scène dit quelque chose de plus profond : le rapport ambigu que nos sociétés africaines entretiennent avec leurs propres jeunes.

La jeunesse, force démographique et politique

La jeunesse, partout sur le continent, est une promesse. Elle incarne le souffle neuf dont l’Afrique a besoin. Comment ignorer que plus de 70 % de la population a moins de 30 ans en Afrique subsaharienne ? Ce chiffre, souvent rappelé, n’est pas qu’une statistique démographique. Il signifie que le continent est jeune, bouillonnant d’idées et d’énergies, et qu’il est logique que cette génération aspire à gouverner.

Pourtant, cette aspiration se heurte à une résistance presque instinctive : la politique reste souvent verrouillée par des figures expérimentées, des « vétérans » dont la longévité inspire autant le respect que l’exaspération. Dans ce contexte, chaque maladresse d’un jeune candidat devient prétexte à disqualification.

La loupe déformante des critiques

Là où l’on pardonne aux anciens leurs silences calculés, leurs pirouettes rhétoriques ou leurs promesses non tenues, on ridiculise les hésitations d’un novice. Les balbutiements deviennent preuve d’incompétence, l’âge un handicap rédhibitoire. Comme si la politique devait rester l’apanage des générations installées, quitte à confisquer l’avenir.

Cette sévérité contraste avec d’autres scènes internationales : en Europe ou en Amérique, les jeunes en politique suscitent parfois admiration et curiosité. En Afrique, ils déclenchent plus facilement scepticisme et moqueries. On les accuse d’« inexpérience », de « manque de maturité », oubliant que les plus grands leaders de l’histoire africaine — de Thomas Sankara à Patrice Lumumba — ont accédé aux responsabilités en pleine jeunesse.

L’apprentissage politique, une école

Il est urgent de changer de regard. La critique est nécessaire, mais elle doit porter sur les projets et les visions, pas sur la nervosité d’un premier plateau télé. Aucun dirigeant n’est né rodé à l’art oratoire. Même les figures politiques les plus aguerries ont connu des débuts hésitants. Les condamner pour leurs premiers pas, c’est nier la logique même de l’apprentissage politique.

Cela dit, l’indulgence ne doit pas se transformer en complaisance. Se présenter comme « candidat des jeunes » ne suffit pas. La légitimité ne peut se construire uniquement sur un symbole générationnel. Jean François Kouassi, comme d’autres figures émergentes, devra prendre le temps de bâtir un projet solide et un programme de développement pour la Côte d’Ivoire. Se réclamer de la jeunesse est une excellente chose, mais avoir un programme clair, libellé et pragmatique est encore mieux.

Un enjeu démocratique

L’enjeu dépasse le cas ivoirien. Au Sénégal, au Burkina Faso, au Bénin ou ailleurs, des figures jeunes tentent de s’imposer dans le débat public. Certaines réussissent, d’autres échouent sous le poids des critiques ou des attentes disproportionnées. Mais partout, une question se pose : voulons-nous d’une démocratie qui accueille la relève ou d’une politique verrouillée par l’expérience, au risque d’asphyxier l’avenir ?

L’Afrique n’a pas seulement besoin de stabilité, elle a besoin de renouvellement. Nos institutions ne resteront vivantes que si elles s’ouvrent à cette relève générationnelle. Et cela suppose d’accepter que les jeunes trébuchent, hésitent, balbutient, avant de trouver leur voix.

Se moquer de la jeunesse qui s’essaye à la politique, c’est tourner en dérision notre propre futur. L’encourager à apprendre, à se structurer, à se renforcer, c’est préparer l’Afrique de demain.

Maceo Ouitona
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Maceo Ouitona est journaliste et chargé de communication, passionné des enjeux politiques, économiques et culturels en Afrique. Il propose sur Afrik des analyses pointues et des articles approfondis mêlant rigueur journalistique et expertise digitale
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