
Le président israélien, Isaac Herzog, est arrivé ce 24 février à Addis-Abeba pour une visite de deux jours à forte portée géopolitique. Officiellement, il s’agit d’entretiens bilatéraux avec son homologue éthiopien, Taye Atske-Selassie, et avec le Premier ministre, Abiy Ahmed. Mais au-delà du protocole, cette séquence diplomatique révèle les priorités stratégiques d’Israël dans la Corne de l’Afrique, à un moment où ses relations avec plusieurs partenaires africains se sont nettement dégradées depuis les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza.
L’Éthiopie, pivot d’Israël dans la Corne de l’Afrique
Pour Tel-Aviv, l’Éthiopie demeure un partenaire clé sur le continent. Deuxième pays le plus peuplé d’Afrique et siège de l’Union africaine, l’Éthiopie offre à Israël un ancrage stratégique dans une région traversée par les rivalités régionales, les enjeux maritimes de la mer Rouge et les recompositions sécuritaires liées à la Somalie, au Soudan et à l’Érythrée.
La visite d’Isaac Herzog intervient quelques semaines après une décision lourde de sens : fin décembre, Israël est devenu le premier pays à reconnaître l’indépendance du Somaliland, territoire sécessionniste de la Somalie. Ce geste diplomatique, qui s’inscrit dans une logique de projection d’influence en mer Rouge, rapproche de facto Israël des Émirats arabes unis, déjà très engagés dans la région et partenaires privilégiés d’Addis-Abeba.
En soutenant le Somaliland, Israël cherche à consolider un réseau d’alliances sur l’arc stratégique reliant la mer Rouge à l’océan Indien. L’Éthiopie, enclavée depuis l’indépendance de l’Érythrée, nourrit elle aussi des ambitions maritimes et sécuritaires dans cet espace. Les convergences d’intérêts sont donc évidentes.
Sécurité, renseignement et technologies : le cœur de la visite
Au centre des discussions figure la coopération sécuritaire. Selon plusieurs analystes, Israël ambitionne de renforcer sa présence dans les domaines du renseignement, de la cybersécurité et des technologies de surveillance. L’Éthiopie, confrontée à des défis sécuritaires persistants – tensions internes après la guerre au Tigré, instabilités régionales, menaces terroristes dans la Corne de l’Afrique – cherche à moderniser ses capacités. Déjà partenaire de la Turquie pour l’acquisition de drones et d’équipements militaires, Addis-Abeba diversifie ses appuis. Israël, réputé pour son expertise en matière de renseignement et de technologies sécuritaires, apparaît comme un allié complémentaire.
En janvier dernier, l’ambassade d’Israël à Addis-Abeba a d’ailleurs organisé un atelier consacré à la lutte contre les cybermenaces, signal clair d’un approfondissement de la coopération technique. Pour le gouvernement éthiopien, il s’agit de renforcer l’efficacité de ses services de renseignement et de consolider un appareil sécuritaire encore sous pression. Du côté d’Israël, cette coopération dépasse la simple logique commerciale. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de reconquête diplomatique en Afrique, après un net refroidissement observé dans plusieurs capitales du continent.
Une Afrique plus distante depuis Gaza
Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, Israël fait face à une hostilité accrue dans de nombreux pays africains. Plusieurs États ont exprimé leur solidarité avec les Palestiniens, et les critiques se sont intensifiées dans les enceintes multilatérales. Le dernier sommet de l’Union africaine, le 14 février, a illustré cette tendance. Le président de la Commission de l’organisation, Mahamoud Ali Youssouf, a appelé à l’arrêt de « l’extermination » du peuple palestinien, des propos qui traduisent la fermeté d’une partie des dirigeants africains vis-à-vis de Tel-Aviv.
Israël avait obtenu en 2021 un statut d’observateur auprès de l’Union africaine, mais celui-ci n’a jamais été pleinement consolidé. Des poids lourds diplomatiques comme l’Algérie et l’Afrique du Sud s’y opposent fermement. Dans ce contexte, la visite d’Isaac Herzog en Éthiopie ne devrait pas suffire à relancer une dynamique continentale au sein de l’organisation panafricaine.
Une diplomatie ciblée plutôt que continentale
Consciente des résistances au niveau multilatéral, la diplomatie israélienne semble privilégier une approche bilatérale, ciblant des États jugés stratégiques : pays riverains de la mer Rouge, partenaires sécuritaires, États influents dans les organisations régionales. L’Éthiopie coche plusieurs de ces cases : poids démographique, position géographique centrale dans la Corne de l’Afrique, liens historiques avec Israël – notamment à travers la communauté juive éthiopienne – et besoin marqué d’appuis sécuritaires.
En se rendant à Addis-Abeba, Isaac Herzog cherche donc moins un symbole qu’un ancrage concret. Il s’agit de consolider un partenariat déjà dense, d’élargir les coopérations technologiques et sécuritaires, et d’envoyer un signal : malgré les tensions internationales, Israël entend rester un acteur actif et stratégique sur le continent africain. Mais cette stratégie d’alliances ciblées suffira-t-elle à compenser l’érosion de l’image d’Israël dans une Afrique de plus en plus attentive aux équilibres géopolitiques et aux solidarités internationales ? Telle est la question centrale.




