Huelva : la mort d’une saisonnière marocaine ravive le malaise des fraises espagnoles


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Saisonnières marocaines à Huelva : la chaleur sous les serres
Dans les serres de fruits rouges de Huelva, les saisonnières marocaines travaillent sous une chaleur souvent écrasante, au cœur d’un système de migration circulaire de plus en plus contesté.

La mort d’une ouvrière agricole marocaine dans la province de Huelva, en Andalousie, relance les accusations contre les conditions de travail et d’hébergement des saisonnières employées dans les champs de fruits rouges. L’Union marocaine du travail évoque un coup de chaleur, tandis que les autorités espagnoles n’ont pas officiellement précisé la cause du décès. Derrière ce drame, c’est tout le modèle de migration circulaire entre le Maroc et l’Espagne qui revient au centre des critiques.

Un décès de plus dans un système déjà contesté

La province de Huelva, au sud de l’Espagne, est de nouveau rattrapée par la face sombre de son modèle agricole. Une ouvrière marocaine employée dans une exploitation de fruits rouges y est morte fin mai, dans des circonstances qui restent à éclaircir. Selon l’Union marocaine du travail (UMT), le décès serait lié à un coup de chaleur provoqué par les températures élevées. Une situation climtique précoce pour le mois de mai qui risque d’être de plus en plusfréquente dans les année à venir. Les autorités espagnoles, elles, n’ont pas officiellement confirmé cette cause.

Pour le Comité des femmes du secteur agricole de l’UMT, cette mort rappelle qu’une saisonnière marocaine avait déjà perdu la vie en 2019 dans des circonstances similaires. Le syndicat affirme avoir alerté à plusieurs reprises sur les conditions de travail et d’hébergement des ouvrières marocaines en Espagne.

À Huelva, la fraise et les fruits rouges reposent depuis des années sur une main-d’œuvre venue du Maroc, souvent féminine, rurale et peu visible. Ces femmes quittent leur famille quelques mois pour travailler sous contrat temporaire, afin de rapporter un revenu indispensable au foyer. Le système est présenté comme une migration « ordonnée » et « circulaire ». Mais pour ses critiques, il organise aussi la dépendance de travailleuses qui savent que contester peut compromettre leur retour la saison suivante.

Le modèle GECCO, entre garanties affichées et dépendance réelle

Chaque année, des milliers de saisonnières marocaines rejoignent Huelva dans le cadre du programme espagnol GECCO, qui encadre les recrutements collectifs à l’étranger. En 2025, plus de 25 000 travailleurs migrants ont été recrutés par ce dispositif en Espagne, dont une très large majorité de femmes. Le Maroc reste le principal pays d’origine, et Huelva concentre l’essentiel des contrats liés aux fruits rouges.

Sur le papier, le cadre est protecteur. Les employeurs doivent garantir un logement pendant la période d’activité, informer les travailleurs de leurs conditions d’emploi et assurer leur inscription aux dispositifs sociaux prévus. Les autorités espagnoles mettent aussi en avant la réforme de l’ordonnance GECCO et le programme WAFIRA II, lancé avec le Maroc et la France, pour accompagner 3 000 travailleurs marocains, en majorité des femmes, dans des parcours de migration saisonnière mieux encadrés.

Mais l’écart entre les textes et la réalité du terrain reste au cœur des dénonciations syndicales. L’UMT pointe des logements surchargés, des conditions sanitaires insuffisantes, des protections inadaptées face aux températures, ainsi que des discriminations dans le traitement réservé aux travailleuses étrangères. Le syndicat réclame au ministère marocain de l’Inclusion économique et à l’Anapec d’exiger des contrôles plus stricts auprès des autorités espagnoles.

Quand la précarité devient un outil de silence

Le problème ne tient pas seulement aux conditions de travail. Il tient aussi à la peur. Pour beaucoup de saisonnières, le contrat espagnol représente plusieurs mois de revenus pour toute une famille. Le perdre, c’est parfois perdre la seule source d’argent stable de l’année. Dans ces conditions, dénoncer un abus, parler à un syndicat ou refuser une consigne peut être perçu comme un risque trop lourd.

Des cas récents ont renforcé ce sentiment d’impunité. En 2025, le syndicat espagnol CCOO a dénoncé la situation de travailleuses marocaines laissées sans tâches, sans revenus suffisants, sans contrat signé ni bulletins de paie, alors même qu’elles avaient été recrutées pour la campagne agricole. L’affaire avait montré la fragilité d’un système où les droits existent, mais où leur application dépend souvent de la capacité des travailleuses à se défendre.

À cette vulnérabilité sociale s’ajoute l’exposition physique. Les travaux sous plastique, les longues journées, la chaleur et l’usage de produits phytosanitaires nourrissent depuis des années les inquiétudes d’associations, de chercheurs et de syndicats. Une étude publiée en 2026 sur le stress thermique chez les travailleurs agricoles migrants en Espagne souligne que les serres de Huelva et d’Almería peuvent intensifier fortement la chaleur ressentie, tandis que l’application des règles de prévention reste inégale.

Des condoléances ne suffisent plus

Après la mort de cette ouvrière marocaine, l’UMT demande que les cahiers des charges soient réellement contrôlés, que les conventions internationales sur le travail et la dignité des femmes soient appliquées. Enfin, il faut que les travailleuses agricoles puissent bénéficier de conditions de vie compatibles avec leur sécurité.

Les gouvernements peuvent bien vanter les vertus de la migration circulaire, des programmes pilotes et des partenariats bilatéraux. Tant que les ouvrières marocaines continueront de travailler dans la peur du non-renouvellement, dans des logements contestés et sous des chaleurs de plus en plus dangereuses, Huelva restera le symbole d’une agriculture européenne moderne, mais portée par des travailleuses que l’on protège trop peu.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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