Énergie : après Londres, le Maroc bute sur Berlin alors que l’Algérie avance


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Maroc-Allemagne le câble Sila Atlantik à l’arrêt, l’Algérie avance
Maroc-Allemagne le câble Sila Atlantik à l’arrêt, l’Algérie avance

Un an après le revers infligé par Londres au projet Xlinks, la stratégie marocaine d’exportation d’électricité vers l’Europe se heurte à un second mur. Sila Atlantik, le mégaprojet de 30 à 40 milliards d’euros qui devait relier le royaume à l’Allemagne par 4 800 kilomètres de câbles sous-marins, est bloqué. Pendant ce temps, l’Algérie voisine engrange les signatures allemandes sur son propre corridor énergétique.

En février 2026, tout semblait sourire à Sila Atlantik. Le secrétaire d’État allemand à l’Économie, Frank Wetzel, adressait au ministre marocain de l’Investissement, Karim Zidane, une lettre saluant les « ambitions et le potentiel » du projet. Le Handelsblatt décrivait un ministère fédéral de l’Économie et de l’Énergie mobilisé auprès de Rabat, et la Deutsche Bahn, premier consommateur d’électricité du pays, se déclarait déjà intéressée par les électrons marocains. Cinq mois plus tard, le décor a changé. Selon plusieurs sources marocaines et allemandes, les discussions butent sur la gouvernance du projet et sur la nature des garanties que Berlin serait prêt à apporter.

Porté par Xlinks Germany GmbH, filiale allemande du groupe britannique Xlinks, Sila Atlantik prévoit deux câbles sous-marins à courant continu haute tension d’environ 4 800 kilomètres, adossés à 15 gigawatts de capacités solaires et éoliennes à construire dans le sud marocain. La liaison transporterait jusqu’à 3,6 gigawatts et livrerait 26 térawattheures par an, soit près de 5 % de la consommation électrique allemande. Sur le papier, le plus long câble électrique du monde. Dans les faits, un projet sans accord d’État ni foncier confirmé.

Une lettre de Berlin qui n’engage à rien

La lettre de Frank Wetzel avait été célébrée au Maroc comme un soutien officiel de l’Allemagne. Elle ne contient pourtant ni garantie financière ni engagement contraignant. Rabat, qui a fini par le mesurer, réclame désormais un véritable accord intergouvernemental, validé par Berlin et assurant un soutien public durable au projet.

Cette prudence tardive renvoie à une expérience cuisante. Avant Sila Atlantik, Xlinks portait un projet quasi identique entre le Maroc et le Royaume-Uni. Après quatre années de négociations et plus de 100 millions de livres engloutis en études et développement, Londres a refusé en juin 2025 d’accorder le contrat pour différence qui devait garantir le prix de l’électricité sur la durée, clé de voûte financière du montage. Le gouvernement britannique a préféré miser sur sa production nationale, jugée plus rentable et moins risquée. Le rêve marocain de fournir jusqu’à 8 % de l’électricité britannique s’est arrêté là.

Le royaume avait pourtant engagé des actifs bien réels avec environ 150 000 hectares réservés dans la région de Guelmim-Oued Noun pour les centrales du projet britannique. Cette allocation n’a pas été reconduite pour Sila Atlantik. C’est l’un des derniers leviers de négociation dont dispose Rabat. C’est aussi l’aveu que le Maroc hésite désormais à immobiliser son territoire pour des mégaprojets dont aucun n’a encore abouti.

Une surenchère qui pourrait couler le projet

Le second point de blocage vient également de Rabat. Conçu pour acheminer l’électricité marocaine vers l’Allemagne, le câble devrait désormais, selon les exigences marocaines, fonctionner dans les deux sens. L’évolution est techniquement possible. Elle renchérirait la facture et compliquerait sérieusement le modèle économique, reconnaît une source allemande interrogée par Reuters.

Le Maroc justifie cette demande par son refus d’être cantonné au rôle de centrale d’exportation au service de l’industrie allemande. Une liaison bidirectionnelle sécuriserait son réseau, souvent tendu en période de pointe, et l’arrimerait au marché électrique européen. L’argument se défend mais il illustre surtout la position inconfortable d’un pays qui, après avoir couru des années derrière ses clients européens, durcit ses conditions au moment où il détient le moins de cartes. Côté allemand, l’appétit pour Sila Atlantik vient d’abord d’investisseurs privés en quête d’électricité verte compétitive. Rien n’indique à ce stade que l’État fédéral soit prêt à engager ses finances publiques dans un câble de 4 800 kilomètres. Le précédent britannique a laissé des traces à Berlin aussi.

Pendant que Rabat cale, Alger avance ses pions à Berlin

Le blocage tombe d’autant plus mal que le grand rival régional du Maroc resserre méthodiquement ses liens énergétiques avec l’Allemagne. Alger et Berlin ont mis en place une task force bilatérale sur l’hydrogène dès février 2024, et Sonatrach a signé un mémorandum avec l’énergéticien allemand VNG, dont le suivi a réuni en juin 2026 le ministre algérien des Hydrocarbures, Mohamed Arkab, et le président de VNG, Ulf Heitmüller. L’Algérie constitue surtout la pièce maîtresse du SoutH2 Corridor, un pipeline de 3 300 kilomètres appelé à livrer plus de 4 millions de tonnes d’hydrogène vert par an à l’Europe centrale via la Tunisie, l’Italie et l’Autriche, jusqu’en Allemagne. Classé projet d’intérêt commun par la Commission européenne, le corridor s’appuie sur une déclaration politique signée en janvier 2025 à Alger par les cinq pays partenaires. Sa mise en service est visée pour le début des années 2030.

La comparaison est cruelle pour Rabat. Le câble marocain n’a obtenu de Berlin qu’une lettre d’encouragement. Le corridor algérien dispose, lui, d’un cadre politique multilatéral et d’un statut européen ouvrant l’accès aux financements. Pour une Allemagne dont la priorité est de décarboner son industrie, l’approvisionnement énergétique nord-africain se construit déjà côté algérien.

Des plans B au rabais

Reste au Maroc des liaisons de bien moindre envergure. L’interconnexion existante avec l’Espagne, seule liaison électrique opérationnelle entre l’Afrique et l’Europe avec 1 400 mégawatts, pourrait être complétée par une troisième ligne de 700 mégawatts. Rabat et Lisbonne ont par ailleurs convenu, lundi 20 juillet à Lisbonne, de relancer leur projet d’interconnexion à l’arrêt depuis 2022, estimé à quelque 735 millions d’euros, en sollicitant son classement parmi les projets d’intérêt commun de l’Union européenne. Xlinks étudie de son côté une déclinaison française de son concept.

Ces câbles seraient plus simples à financer et à raccorder. Ils ramènent aussi les ambitions marocaines à une tout autre échelle avec quelques centaines de mégawatts. Loin des 3,6 gigawatts promis à l’Allemagne. Sauf revirement de Berlin, Sila Atlantik prend le chemin du précédent britannique, celui des mégaprojets marocains restés sur le papier. Le corridor algérien, lui, a déjà ses signatures.

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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