
La police fédérale éthiopienne a transmis au ministère de la Justice le dossier de dix-sept personnes soupçonnées d’avoir organisé le départ de plus de 40 000 Éthiopiens vers l’Arabie saoudite, via Djibouti et le Yémen. L’enquête décrit un réseau qui vendait des traversées clandestines, puis retenait ses clients en otages pour extorquer de l’argent à leurs familles.
Le dossier remis le 21 juillet à Addis-Abeba décrit une organisation structurée. Selon les autorités éthiopiennes, elle disposait de recruteurs dans plusieurs régions du pays, de relais chargés des déplacements, de lieux de détention au Yémen et de circuits permettant de récupérer puis de blanchir les sommes versées par les migrants et leurs proches. Le groupe aurait été dirigé par Mohamed Tahir Aden, connu sous le surnom de « Werdi ».
Du rêve saoudien aux entrepôts du Yémen
Le système commençait loin des frontières, dans les villes et les campagnes éthiopiennes. Des intermédiaires repéraient des jeunes désireux de travailler dans le Golfe et leur promettaient un passage facile vers l’Arabie saoudite. La perspective d’un emploi et de revenus capables de soutenir toute une famille suffisait souvent à convaincre.
Après avoir franchi la frontière orientale de l’Éthiopie, les migrants étaient acheminés vers Djibouti, puis embarqués à destination du Yémen, principal territoire de transit vers la frontière saoudienne. D’après l’enquête, les victimes étaient ensuite enfermées dans des entrepôts et retenues jusqu’au versement de nouvelles sommes. La police affirme que les trafiquants frappaient et torturaient les migrants, filmaient les sévices, puis envoyaient les vidéos à leurs familles pour accélérer les paiements. Des femmes auraient également subi des violences sexuelles. Plus de 60 personnes seraient mortes dans le cadre des opérations attribuées au réseau, sans que les circonstances de chaque décès aient été précisées publiquement pour l’instant.
Un milliard de birrs et des avoirs gelés
Les suspects auraient encaissé plus d’un milliard de birrs, soit environ 6,19 millions de dollars, auprès des migrants et de leurs familles. Une partie de cet argent aurait été investie dans des biens mobiliers et immobiliers. Les enquêteurs disent avoir gelé plusieurs comptes bancaires, des véhicules et des maisons enregistrés au nom des suspects. Les poursuites envisagées portent sur la traite des personnes, les transferts financiers clandestins et le blanchiment.
L’enquête a été menée avec le ministère éthiopien de la Justice et les services nationaux de renseignement. Des témoignages ont été recueillis auprès de survivants se trouvant en Éthiopie et en Arabie saoudite. Cette coopération sera déterminante pour établir les responsabilités individuelles dans une organisation dont certaines ramifications pourraient se situer hors du territoire éthiopien.
Une route de l’Est devenue plus meurtrière
L’ampleur de l’affaire tient aussi au poids de la « route de l’Est », qui relie la Corne de l’Afrique à la péninsule Arabique. L’Organisation internationale pour les migrations la classe parmi les corridors migratoires les plus fréquentés et les plus dangereux du monde. Selon des données de l’OIM datant de 2022, sur quelque 750 000 Éthiopiens vivant en Arabie saoudite, 450 000 y étaient entrés de manière irrégulière.
Les retours forcés depuis le royaume rythment cette route depuis des années. Addis-Abeba avait confirmé en avril 2023 le rapatriement d’environ 131 000 ressortissants, comme en 2013, sans que ces campagnes découragent les départs car beaucoup de migrants renvoyés ont repris le chemin du Golfe dans les mois suivants.
Les démantèlements se succèdent également. En avril, la police éthiopienne annonçait la chute d’un autre réseau, actif sur la route libyenne, accusé d’avoir fait passer plus de 3 000 migrants et tué plus de cent personnes. En janvier, vingt-deux suspects avaient été arrêtés dans un dossier impliquant 1 800 candidats à l’exil.





