À Ceuta, la faim d’un avenir que le Maroc ne sait plus offrir


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Le roi du Maroc, Mohammed VI
Le roi du Maroc, Mohammed VI

Ce qui s’est joué autour de Ceuta ne ressemble pas à une simple poussée migratoire. Derrière les tentatives de traversée se dessine une génération arrivée au bout de sa patience. Pour beaucoup, les années d’études, les petits emplois et les efforts consentis ne débouchent ni sur l’autonomie ni sur une vie décente. Le logement devient inaccessible, les revenus stagnent et les portes de la mobilité légale restent étroites. Alors, lorsque l’occasion se présente, certains choisissent de risquer leur vie dans l’eau plutôt que de continuer à attendre une amélioration qui ne vient pas. La mer apparaît ainsi moins comme une frontière que comme le dernier passage vers une existence qu’ils pensent désormais impossible à construire chez eux.

Le mot est brutal, mais il s’impose : la famine. Non pas nécessairement celle des images de famine absolue, avec des corps décharnés et des villages sans nourriture, mais celle, plus sourde et plus moderne, d’une société où l’on travaille sans parvenir à vivre, où l’on gagne sans pouvoir se nourrir correctement, où l’on étudie sans perspective et où la jeunesse finit par considérer la mer comme une porte de sortie.

Le Maroc que les brochures touristiques ne montrent pas

Le destin de Lina Jouari, 19 ans, dit mieux que tous les discours officiels ce que signifie cette détresse. Elle travaillait douze heures par jour dans un restaurant asiatique, pendant un mois et demi sans jour de repos, pour 100 dirhams par jour (soit environ 9,30 euros). Sur ses quelque 3 000 dirhams mensuels (environ 279 euros), elle en envoyait 1 000 à son père, soit 93 euros. Pour tenir, elle ne mangeait qu’une fois par jour et s’abreuvait de boissons énergisantes. il n’est pas étonnant qu’elle se retrouve avec un poids de 35 kg.

Voilà donc le Maroc que les brochures touristiques ne montrent pas. Celui où une jeune femme doit choisir entre se nourrir et aider sa famille. Celui où le travail ne protège plus de la pauvreté. Celui où le salaire minimum existe sur le papier mais où, dans la réalité, les plus précaires peuvent encore être payés bien moins que ce que leur travail devrait rapporter.

De la responsabilité du règne de Mohammed VI

Et pendant ce temps, le pouvoir continue de vendre l’image d’un Maroc moderne, stable, prospère, tourné vers l’avenir. Il y a les grands projets, les infrastructures, les investissements étrangers, les grands événements internationaux, les palais, les cérémonies et les discours sur l’émergence. Mais à quoi sert cette modernité lorsqu’un jeune Marocain ne peut même pas imaginer son lendemain ?

C’est ici que la responsabilité du règne de Mohammed VI doit être posée sans détour. Après plus d’un quart de siècle de pouvoir, il devient difficile de présenter chaque échec social comme un accident, une crise passagère ou la faute exclusive de circonstances extérieures. Un régime qui concentre autant de pouvoir et revendique autant de continuité doit aussi accepter d’assumer les résultats de cette continuité.

Crise de Ceuta : un référendum sauvage sur l’espérance

Le Maroc a certes changé depuis 1999. Il s’est développé, ses infrastructures se sont transformées et certains indicateurs économiques ont progressé. Mais le progrès d’un pays ne se mesure pas seulement à ses autoroutes, à ses TGV ou à la capacité d’attirer les capitaux. Il se mesure aussi à la possibilité, pour une jeune femme de 19 ans, de travailler sans s’épuiser jusqu’à l’os, de manger trois fois par jour, de se loger et de croire que ses enfants vivront mieux qu’elle.

Or c’est précisément cette promesse qui semble se briser. La fuite vers Ceuta est alors moins une invasion qu’un référendum sauvage sur l’espérance. Ces jeunes ne traversent pas la mer parce qu’ils rêvent de devenir clandestins. Ils la traversent parce qu’ils ne voient plus d’issue. Ils ne rejettent pas seulement un pays : ils fuient une absence de perspectives.

Le véritable échec politique

Le pouvoir marocain pourra dénoncer les passeurs, renforcer les frontières, mobiliser la police et multiplier les barrières. Mais aucune barrière ne supprimera les causes du départ. On peut empêcher une jeunesse de franchir une frontière ; on ne peut pas durablement l’empêcher de vouloir partir. Et c’est là que réside le véritable échec politique.

Lorsqu’un jeune préfère risquer la noyade plutôt que rester chez lui, le problème n’est plus migratoire. Il est social, économique et politique. Lorsque travailler douze heures par jour ne garantit même pas de manger correctement, ce n’est plus une anomalie : c’est le symptôme d’un système qui abandonne une partie de sa population.

Que reste-t-il de l’avenir national du Maroc ?

Mohammed VI dispose encore de moyens d’inverser cette trajectoire. Mais cela supposerait de regarder le pays depuis ses quartiers populaires plutôt que depuis les vitrines de la puissance marocaine. Il s’agit de combattre réellement la précarité, de faire respecter le droit du travail, de réduire les inégalités, d’améliorer l’école et de créer des emplois qui permettent de vivre, et pas seulement de survivre.

À Ceuta, la jeunesse marocaine ne s’est pas limitée à affronter la mer. Elle a affronté une question que le pouvoir ne pourra éternellement esquiver : que reste-t-il d’un avenir national lorsque ceux qui devraient l’incarner veulent à tout prix le quitter ?

Malick Hamid
Je suis passionné de l’actualité autour des pays d’Afrique du Nord ainsi que leurs relations avec des États de l’Union Européenne.
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