Pétrole au-dessus de 100 dollars : jusqu’où le budget marocain peut-il tenir ?


Lecture 5 min.
Une plateforme pétrolière
Une plateforme pétrolière

Le Brent a clôturé jeudi 10 septembre à 107,63 dollars, en hausse de plus de 20 % depuis la reprise des combats au Moyen-Orient fin août, très loin des 65 dollars retenus lors de la préparation du budget marocain. Le Royaume dispose encore de plusieurs amortisseurs, mais une installation durable du baril à ce niveau l’obligerait à arbitrer entre pouvoir d’achat, investissements et maîtrise du déficit.

Le seuil des 100 dollars, franchi mercredi 9 septembre pour la première fois depuis le 24 juillet, n’a pas tenu longtemps. Jeudi, le Brent a grimpé jusqu’à 107,63 dollars en clôture, soit une progression de 6,34 % sur la seule séance et de plus de 20 % depuis la reprise des hostilités le 30 août. L’impasse au Moyen-Orient, l’extension du conflit vers la mer Rouge et les perturbations persistantes du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz alimentent cette flambée et Goldman Sachs évoque désormais un baril au-delà de 120 dollars au quatrième trimestre si les blocages dans le détroit se prolongent.

Pour le Maroc, qui importe l’essentiel de l’énergie qu’il consomme, le sujet est inflammable, car comment tenir un budget construit sur l’hypothèse d’un Brent moyen à 65 dollars ?

Une hypothèse budgétaire très largement dépassée

La loi de finances 2026 reposait, en effet, sur un baril à 65 dollars, une croissance de 4,6 % et un déficit ramené à 3 % du PIB. Au cours actuel, l’écart atteint 42,6 dollars, soit près de 66 %. Il faut distinguer le cours observé un jour donné du prix moyen sur l’ensemble de l’année et du prix payé, car des commandes peuvent être anticipées avec donc un peix antérieur. Si la flambée retombe rapidement, son impact restera donc probablement absorbable, mais si elle se prolonge cet l’automne, les calculs de Rabat devront être profondément révisés avant la fin de l’année.

Le dérapage est déjà visible dans les comptes extérieurs. Au premier semestre, la facture énergétique marocaine a atteint 68,6 milliards de dirhams, en hausse de 28,9 % sur un an. Les seules importations de gasoil et de fuel ont bondi de 44,7 %. Sur la même période, le déficit commercial s’est creusé de 23,5 %, à 198,4 milliards de dirhams. Ces chiffres sont arrêtés avant la nouvelle poussée des cours de septembre, qui devrait encore les alourdir.

Cette facture énergétique pèse sur les réserves en devises, le dirham, les coûts de production et, à terme, sur les recettes comme sur les dépenses publiques.

L’État protège encore certains prix, mais l’enveloppe s’épuise

Depuis 2015, les prix de l’essence et du gasoil sont libéralisés. Une grande partie de la hausse internationale est donc répercutée sur les automobilistes et les entreprises, ce qui protège mécaniquement le budget mais impacte le ouvoir d’achat et la capacité d’investissement. Les ménages et les professionnels absorbent ainsi une partie du choc à la place des comptes publics.

Cependant cette protection de reste incomplète. L’État continue de soutenir le gaz butane, certains produits alimentaires, les transports et indirectement l’électricité. L’enveloppe de compensation, fixée à 13,8 milliards de dirhams pour 2026, était déjà consommée à 93,4 % fin juillet, avant même la flambée actuelle. Elel devrait donc être quasiment doublée d’ici la fin de l’exercice.

Rabat avait anticipé le danger en ouvrant, dès le mois de mai, 20 milliards de dirhams de crédits supplémentaires. Cela comprenait 8 milliards pour la Caisse de compensation, 2 milliards pour les inondations, 4 milliards pour les établissements publics et 6 milliards pour diverses dépenses exceptionnelles liées à la conjoncture internationale. Avec un baril désormais installé au-dessus de 100 dollars, cette rallonge de printemps est déjà insuffisante.

Le problème est aussi politique que comptablecar la campagne des élections législatives du 23 septembre a démarré jeudi 10 septembre, le jour même où le Brent franchissait un nouveau palier. Laisser filer les prix du transport, du gaz ou de l’électricité à quelques jours du scrutin paraît difficile pour l’exécutif sortant. Mais prolonger les aides pendant plusieurs mois rendrait une nouvelle rallonge budgétaire inévitable.

Des recettes solides, une marge qui s’amenuise

Le Maroc conserve une marge de manœuvre réelle. À fin juillet, les recettes ordinaires progressaient de 8,3 % et le déficit du Trésor s’établissait à 48,2 milliards de dirhams, contre 53,7 milliards un an auparavant. Le redressement agricole, le tourisme, les transferts des Marocains de l’étranger et les recettes fiscales permettent d’amortir le choc.

Un pétrole durablement supérieur à 100, voire à 120 dollars si le scénario de Goldman Sachs se confirme, réduirait néanmoins cette marge. L’État devrait alors laisser passer une partie de la hausse à la pompe, cibler davantage les aides, mobiliser de nouvelles recettes, accroître l’endettement ou reporter certaines dépenses d’investissement.

Jusqu’à la fin de 2026, le budget marocain devrait résister à un baril proche de 100 dollars. La difficulté se poserait surtout si les cours restaient à ce niveau en 2027 ou s’envolaient vers les 120 dollars. Surtout que 2027 est une année où le Royaume doit financer simultanément l’État social, les infrastructures hydriques et les chantiers liés au Mondial 2030. Reste à savoir qui, de l’État, des entreprises ou des ménages, supportera cette facture si la tension sur les marchés pétroliers se prolonge au-delà de l’automne.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
Newsletter Source préférée