Maroc : le mur de la dette face au choc pétrolier d’Ormuz


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Dette publique au Maroc
Dette publique au Maroc

Bâti sur l’hypothèse d’un baril à 65 dollars, le budget marocain 2026 vacille. La fermeture brutale du détroit d’Ormuz a propulsé les cours du pétrole au-delà de la barre symbolique des 100 dollars, plongeant le Royaume dans une zone de fortes turbulences. Entre une facture énergétique explosive, le renchérissement critique des intrants agricoles et une dette publique record frôlant les 1 211 milliards de dirhams, Rabat doit désormais naviguer à vue pour préserver ses équilibres financiers et sa paix sociale.

La dette : une bombe à retardement de 1 211 milliards

Le chiffre donne le vertige. Selon les projections d’Attijari Global Research (AGR), publiées dans son « Budget Focus » de janvier 2026, la dette du Trésor marocain devrait atteindre 1 211 milliards de dirhams à la fin de l’année en cours, contre 1 156 milliards en 2025 (environ 107 Mds €), soit une progression de près de 55 milliards de dirhams en un an. À fin janvier 2026, l’encours global avait déjà atteint 1 171 milliards, répartis entre 863 milliards de dette intérieure et 308 milliards de dette extérieure.

Dans le détail, la dette intérieure devrait croître de 4,5 % pour s’établir à 887 milliards de dirhams, tandis que la dette extérieure progresserait de 5,7 %, passant de 307 à 324 milliards. Le poids de cette dernière dans l’endettement total resterait contenu à 27 % à fin 2026, un niveau qu’AGR juge encore dans la fourchette prudente de 25-30 % retenue pour les pays émergents.

Mais c’est le service de la dette qui inquiète le plus. Selon PCM Capital Global Research, le Maroc devra débourser un montant record de 108,2 milliards de dirhams (10 Mds €) en 2026 pour honorer ses engagements – intérêts et remboursement du principal confondus. Les remboursements du capital augmenteront à 64,2 milliards de dirhams, en hausse de 2 milliards par rapport à 2025, en raison de l’arrivée à maturité d’anciennes émissions sur les marchés internationaux.

Le ratio dette/PIB, officiellement ciblé à 65,5 % par la loi de finances 2026, risque toutefois de dévier sensiblement de cette trajectoire si le choc pétrolier en cours venait à se prolonger.

Ormuz fermé, budget bouleversé : le scénario que Rabat n’avait pas anticipé

La loi de finances 2026 avait été calibrée pour un monde en paix. Ses hypothèses macroéconomiques reposaient sur un baril à 65 dollars, une parité euro-dollar à 1,17 et une inflation contenue à 1,3 %. Ce monde-là n’existe plus depuis le 28 février 2026.
Ce jour-là, les frappes conjointes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran ont déclenché une riposte immédiate : le Corps des Gardiens de la Révolution islamique a ordonné la fermeture du détroit d’Ormuz, artère par laquelle transitent environ 20 % du pétrole mondial et un cinquième du gaz naturel liquéfié de la planète. Le trafic maritime est tombé de 24 pétroliers par jour en moyenne à pratiquement zéro. Plus de 150 navires ont été immobilisés.

Les conséquences sur les cours ont été immédiates. Le prix du Brent, qui évoluait autour de 60-70 dollars début 2026, a bondi de 20 % dès les premiers jours de la crise, dépassant 85 dollars, puis franchissant la barre symbolique des 100 dollars le 8 mars pour la première fois en quatre ans. Au plus fort des tensions, le baril a atteint 126 dollars. Goldman Sachs, dans un scénario de perturbation prolongée de cinq semaines, anticipe des cours pouvant atteindre 100 à 120 dollars de manière durable. L’économiste Olivier Blanchard évoque même un scénario central de 150 à 200 dollars en cas de blocage structurel.

Pour le Maroc, l’écart entre l’hypothèse budgétaire de 65 dollars et la réalité d’un baril oscillant entre 90 et 120 dollars est considérable. Le Royaume, importateur net quasi intégral de ses besoins en hydrocarbures, voit sa facture énergétique, estimée entre 12 et 15 milliards de dollars par an selon le spécialiste Mostapha Labrak, s’alourdir mécaniquement. Les premiers effets sont déjà visibles : depuis le 16 mars, le gasoil a augmenté de 2 dirhams par litre et l’essence de 1,44 dirham.

Le gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, a reconnu l’ampleur de l’incertitude en soulignant que « l’éventail des hypothèses sur les prix du pétrole va désormais du simple au double », avec des projections allant de 79 à 140 dollars selon les institutions.

Engrais, céréales, inflation : l’effet domino qui menace l’agriculture marocaine

Le choc ne se limite pas aux hydrocarbures. Le détroit d’Ormuz est également le passage obligé pour environ un tiers des exportations mondiales de nutriments agricoles, urée, ammoniac, soufre et phosphates. Le Moyen-Orient fournit à lui seul environ 44 % du soufre mondial, sous-produit du raffinage pétrolier indispensable à la fabrication des engrais phosphatés.

En seulement deux semaines de crise, le prix de l’urée a bondi de près de 40 %, selon les données de marché. Les engrais azotés, produits à partir de gaz naturel, voient leurs coûts de production s’envoler sous le double effet de la hausse du gaz et de la désorganisation logistique. Le coût du fret maritime a grimpé de 30 à 50 %.

Le paradoxe marocain est saisissant. Le Royaume est le leader mondial des phosphates, mais il dépend néanmoins des importations de soufre et d’ammoniac en provenance du Golfe pour transformer sa ressource brute en engrais exportables (DAP/MAP). La perturbation de ces approvisionnements va ralentir la production industrielle de l’OCP et affecter ses parts de marché à l’international, au moment même où la plateforme Energy souligne que le Maroc dispose d’un avantage logistique par rapport à ses concurrents du Golfe, puisqu’il n’est pas tributaire des zones de navigation à haut risque.

Pour l’agriculture marocaine, déjà fragilisée par des années de sécheresse récurrente, la hausse du coût des intrants constitue une menace directe. D’autant plus que cette année les précipitations ont été au rendez-vous et l’année 2026 s’annonçait favorable, avec une récolte céréalière estimée à 82 millions de quintaux et un rebond de la valeur ajoutée agricole de 14,4 %. Cette embellie pourrait être partiellement annulée par le renchérissement des engrais et du carburant agricole.

L’effet domino est classique mais redoutable : la hausse de l’énergie alimente la hausse des intrants agricoles, qui alimente celle des prix alimentaires, qui pèse sur le pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables. L’inflation, prévue à 1,3 % par la loi de finances, pourrait s’avérer largement sous-estimée.

Déficit, dette et souveraineté : les lignes rouges de Rabat

La question centrale est désormais celle de l’absorption du choc par les finances publiques. Le déficit budgétaire, ciblé à 3 % du PIB (soit 55,4 milliards de dirhams) par la loi de finances, paraît d’ores et déjà intenable si les cours du pétrole se maintiennent au-dessus de 100 dollars pendant plusieurs mois.

Le dilemme pour le gouvernement d’Aziz Akhannouch est celui de la répercussion. Le gouverneur Jouahri pose la question sans détour : « Est-ce que, lorsque vous arrivez à 100 dollars le baril, le gouvernement va répercuter l’augmentation globale ? Et si vous allez à 130 dollars ? » L’expérience de 2022 est encore dans les mémoires : la flambée post-Ukraine avait contraint le Royaume à mettre en place une remise sur les prix des carburants, creusant la charge de compensation.

Aujourd’hui, les stocks nationaux de produits pétroliers ne représentent qu’environ 30 jours de consommation, soit deux fois moins que le seuil légal fixé à 60 jours. La marge de manœuvre est étroite.

Le Maroc dispose toutefois d’atouts. Sa notation souveraine BBB-, obtenue en septembre 2025, lui ouvre l’accès à la catégorie « Investment Grade » et à des conditions de financement plus favorables que la plupart des économies africaines. Le Royaume peut également compter sur sa ligne de crédit modulable auprès du FMI, qualifiée de « filet de sécurité » par Jouahri en cas d’explosion des prix du baril. Sa dette reste majoritairement intérieure (73 %), à taux fixe (89 %) et de maturité longue (7 ans et 3 mois pour la composante domestique), ce qui limite l’exposition aux chocs de refinancement.

Mais ces garde-fous pourraient se révéler insuffisants si la crise d’Ormuz se transforme en choc énergétique structurel. Chaque hausse de 10 % du prix du pétrole entraîne, selon le FMI, une hausse de 40 points de base de l’inflation mondiale et une baisse de 0,1 à 0,2 % de la production. Pour un pays qui importait la quasi-totalité de son énergie fossile, l’effet multiplicateur sur le déficit budgétaire, le déficit courant et in fine l’endettement public pourrait rapidement dépasser les hypothèses les plus pessimistes.

Le 12 mars, le nouveau guide suprême iranien Mojtaba Khamenei a déclaré que le régime maintiendrait le détroit fermé. Le même jour, des sources ont rapporté le déploiement d’une douzaine de mines dans le passage. L’Agence internationale de l’énergie a débloqué 400 millions de barils de réserves stratégiques, soit quatre jours de consommation mondiale, un geste historique mais à la portée limitée.

Pour le Maroc, l’équation est désormais claire : chaque semaine supplémentaire de fermeture du détroit d’Ormuz creuse un peu plus le gouffre entre les prévisions budgétaires et la réalité des marchés. La dette publique, déjà sur une trajectoire ascendante à 1 211 milliards de dirhams, pourrait s’alourdir sensiblement si Rabat est contraint de recourir à l’emprunt pour amortir le choc énergétique tout en préservant la paix sociale. La souveraineté économique du Royaume, mot d’ordre affiché de la loi de finances 2026, se joue désormais en grande partie dans les eaux du détroit d’Ormuz.

Criss Bailly
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Criss Bailly est un journaliste collaborant avec afrik.com, où il couvre une large palette de sujets allant de la politique à la culture, en passant par la santé et la société. Ses articles abordent des thématiques variées, telles que la responsabilité sociétale des entreprises en Afrique, la situation épidémiologique du Covid-19 au Gabon, ou encore des enquêtes sur des scandales internationaux impliquant des figures publiques. Il met également en lumière des figures marquantes du continent, comme l’écrivain Serge Bilé ou la chanteuse Dobet Gnahoré, à travers des interviews et des analyses approfondies. Son travail reflète un engagement à décrypter les dynamiques africaines contemporaines, tout en donnant une voix aux acteurs influents du continent.
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