Guinée : la révolte des uniformes

Après les militaires, c’est au tour des policiers et des douaniers de faire entendre leurs revendications salariales et de tenir tête au gouvernement. Lundi, ils ont entamé une grève à Conakry, la capitale, avant de retenir des hauts fonctionnaires de police et deux militaires en otage pendant plusieurs heures. Mardi, l’armée a riposté en arrêtant 34 policiers.

Armée contre police. Les soldats de Conakry se sont violemment opposés à une unité d’élite de la police guinéenne, mardi, en représailles au mouvement des policiers impulsé la veille. Ces derniers, en grève depuis lundi, avaient retenu en otage pendant une partie de la journée leurs hauts gradés ainsi que deux militaires. Ils réclament, entre autres récriminations, une normalisation de leurs conditions de vie et du montant de leurs salaires. Lors des affrontements, deux policiers ont été tués et des dizaines de personnes ont été blessées, selon l’AFP.

La crise a débuté lundi en fin de matinée. Des tirs de sommation ont été entendus près du siège de la Compagnie Mobile d’Intervention et de Sécurité (CMIS) à Conakry, et se sont poursuivis tout l’après-midi. Les policiers en colère ont déclaré le début d’une « grève-surprise ». Ils ont alors pris en otage quatre de leurs supérieurs : le Directeur national des services de police, Sékou Mouhamed Bangoura, son adjoint, Alpha Oumar Baldé, le Directeur central de la police routière, Mohamed Lamine Soumah et le Directeur de l’office central anti-drogue, Bakary Thermite Mara. Arrivées dans le courant de la journée pour négocier avec les preneurs d’otages, six autres personnes ont été retenues, dont le Directeur des renseignements Généraux, le Directeur adjoint de la DST et le Directeur de la protection civile (pompier). Par ailleurs, deux militaires ont été arrêtés à bord de leur véhicule. Tous ont été relâchés peu avant minuit, sains et saufs. Ils ont déclaré qu’il n’y avait pas eu de violence. Les policiers dissidents ont accepté cette libération en échange d’une entrevue (prévue ce mardi ) entre une délégation de mutins et le Premier ministre guinéen Ahmed Tidiane Souaré.

Leurs revendications sont essentiellement salariales. Ils réclament que l’Etat leur paie ce qu’il leur doit et augmente tous les salaires. Ils demandent aussi une promotion en grade pour tous les policiers, l’incorporation des contractuels bénévoles, et une formation professionnelle complète. Parmi leurs requêtes, formulées dans une plateforme adressée au gouvernement, figure également la libération de leurs collègues incarcérés dans une prison civile pour trafic de drogue. Ils estiment que les soldats mutins ont reçu l’amnistie pour les actes de violence commis pendant trois semaines de rébellion, et que les policiers emprisonnés méritent la même tolérance.

Une crise généralisée

Les policiers guinéens souhaitent améliorer leurs conditions de vie et de travail. Ces doléances ne sont pas sans rappeler la mutinerie des soldats, survenue à Conakry puis à travers plusieurs bases guinéennes, fin mai-début juin. Ceux-ci ont procédé de la même manière (tirs de sommation, enlèvements, cessation des activités) et ont obtenu gain de cause. Le président Lansana Conté leur a accordé le limogeage du ministre de la Défense nationale, ainsi que des tarifs préférentiels sur le riz, le règlement de leurs salaires de retard et une prime conséquente. La déclaration du président, le 13 juin dernier, promettant aux militaires une promotion de grade de caporal à celui d’adjudant-chef, ainsi que le versement d’une avance sur la prime promise semble avoir déclenché la fureur des policiers. « Nous sommes tous des fils de ce pays. Pourquoi accorder de l’argent aux soldats mutins et nous laisser en rade ?», a déclaré un policier sous couvert d’anonymat.

Après cinq tentatives « pacifiques » qui sont restées vaines, les policiers ont visiblement choisi de se faire entendre par la voix des kalachnikovs, prenant exemple sur la « réussite » en la matière de leurs collègues soldats. Ce sont tous les corps du secteur public qui risquent de leur emboîter le pas, à l’image des douaniers qui se sont empressés d’imiter les policiers hier. Ils se sont mis en grève dans l’après-midi de lundi. Toute activité a été stoppée sur les frontières terrestres, maritimes et aériennes. L’accès au port de la capitale est bloqué et lundi soir le mouvement des douaniers a perturbé les vols de l’aéroport de Conakry. Ils ont d’ores et déjà adressé une plateforme de revendications à la Directrice nationale des Douanes.

Quant aux enseignants, ils ont déposé un préavis de grève pour la journée du 19 juin. Ils réclament l’intégralité de ce que leur doit l’Etat depuis plusieurs années. Ces incidents se cumulent les uns les autres, faisant redouter une crise sociale généralisée à l’ensemble du pays et des corps de métiers. Ce mouvement de révolte intervient en effet dans un climat déjà tendu pour la Guinée où l’incertitude économique s’ajoute à la crise alimentaire mondiale ainsi qu’à une instabilité politique prégnante. Nommé le 20 mai dernier, le Premier ministre n’a toujours pas formé de gouvernement.

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