
Depuis l’escalade militaire américano-israélienne contre l’Iran le 28 février 2026, les cours du pétrole ont bondi de plus de 50 %. Mais en parallèle, en Afrique, 29 monnaies ont perdu de la valeur, alourdissant la facture des importations de carburant, d’engrais et de denrées alimentaires. La livre égyptienne a subi l’un des reculs les plus brutaux du continent, tandis que le naira nigérian, le cedi ghanéen et les shillings est-africains sont restés sous pression. Mais le choc pétrolier, pour spectaculaire qu’il soit, masque des fragilités structurelles plus anciennes : endettement en devises étrangères, dépendance aux importations, inflation chronique. Analyse d’un séisme monétaire aux causes multiples.Un choc énergétique sans précédent.
L’« Opération Epic Fury » a provoqué ce que l’Agence internationale de l’énergie qualifie de plus grande perturbation de l’approvisionnement de l’histoire du marché pétrolier mondial.En cause, le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole et du GNL mondiaux, a fait flamber les cours du Brent de plus de 50 %.
Pour l’Afrique, l’onde de choc a été immédiate. Un rapport conjoint de la Banque africaine de développement (BAD), de la Commission de l’Union africaine, du PNUD et de la CEA, présenté début avril à Tanger, établit qu’au moins 29 monnaies africaines se sont dépréciées en mars-avril 2026, renchérissant le coût en monnaie locale des importations et du service de la dette. Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine, a averti que l’escalade « aggrave l’instabilité mondiale, avec de graves conséquences pour la sécurité alimentaire et la résilience économique, en particulier en Afrique ».
Quelles monnaies sont impactées, et dans quelles proportions ?
Sorbonne Actu Finances identifie, en recoupant les données de change des pays les plus exposés (importateurs d’énergie, devises flottantes), sept monnaies dont la dépréciation face à l’euro est établie avec certitude. La rédaction d’Afrik.com y ajoute la livre égyptienne, autre cas splectaculaire du continent :
- Naira nigérian : −10 % à −30 % face à l’euro sur les épisodes de crise (≈ 1 790 NGN/€ en 2025). Malgré le statut du Nigeria comme exportateur de pétrole et le lancement de la raffinerie Dangote, le naira reste sous forte pression.
- Cedi ghanéen : −15 % à −25 % face à l’euro. L’une des monnaies les plus volatiles du continent, déjà affaiblie par la dette et la dépendance énergétique du Ghana.
- Shillings kényan et tanzanien : −5 % à −15 % face à l’euro. Pression modérée mais réelle, alimentée par la hausse des factures de carburant importé.
- Franc guinéen et leone sierra-léonais : dépréciations souvent supérieures à 20 % face à l’euro, amplifiées par une forte inflation interne.
- Ouguiya mauritanien : en recul confirmé, en raison de la vulnérabilité énergétique du pays.
- Livre égyptienne : −10,9 % face au dollar entre le 1er mars et le 9 avril (de 47,95 à 53,28 EGP/$). Moody’s estime que l’Égypte a subi 8 milliards de dollars de sorties de capitaux depuis le début du conflit, et Le Caire a dû relever les prix du carburant de 17 %. L’inflation égyptienne est remontée à 15,2 % en mars, contre 13,4 % le mois précédent.
La protection du franc CFA
D’autres pays sont particulièrement vulnérables par le rapport BAD/UA : le Sénégal, le Soudan, le Cap-Vert, le Soudan du Sud, la Gambie, le Burundi et le Malawi. BMI (filiale de Fitch Solutions) juge le franc burundais et le kwacha malawite les plus exposés au risque de dévaluation formelle.
Comme le note Sorbonne Actu Finances, les monnaies arrimées à l’euro comme le franc CFA restent plus stables grâce à leur parité fixe (1 € = 655,957 FCFA). La dépréciation concerne avant tout les devises à taux de change flottant. Mais cette stabilité nominale ne protège pas de la hausse réelle des prix : le Stimson Center note que le Sénégal, pourtant en zone CFA, figure parmi les économies les plus fragilisées.
Non, le pétrole n’est pas la seule raison
La « guerre pétrolière » n’est pas l’unique explication. Plusieurs causes se combinent.
Le choc pétrolier est le déclencheur le plus visible. La hausse de plus de 50 % des cours du brut alourdit la facture énergétique de tous les pays importateurs, et se répercute en cascade sur les transports, la production agricole et les prix des engrais. Les tarifs de fret Asie-Méditerranée ont atteint 8 500 dollars par conteneur, agissant comme une taxe déguisée sur les économies africaines. Les engrais liés aux chaînes d’approvisionnement du Golfe, ammoniaque, urée, sont devenus rares et onéreux, menaçant directement la saison agricole 2026 sur le continent.
La dépendance structurelle aux importations amplifie le choc. L’Égypte importe 60 % de sa nourriture. Toute hausse des prix internationaux élargit le déficit extérieur et crée une demande accrue de devises fortes, dépréciant mécaniquement la monnaie locale.
Le piège de la dette en devises
L’endettement en devises étrangères piège les États dans un cercle vicieux. Sorbonne Actu Finances rappelle que plus de 70 % des dettes africaines sont libellées en dollar, euro ou yuan. La BAD chiffre la dette publique africaine à 1 900 milliards de dollars, dont le service absorbe plus de 31 % des recettes publiques. Quand la monnaie baisse, la dette devient plus chère, les investisseurs fuient, et la pression sur la devise s’aggrave.
Les fragilités internes sont d’autres causes profondes : inflation élevée, déficits budgétaires, instabilité politique, faibles réserves de change. L’inflation égyptienne est par exemple remontée à 15,2 % en mars 2026, contre 13,4 % en février.
Les facteurs financiers globaux achèvent le tableau. Dès le 2 mars, un indice MSCI des devises émergentes enregistrait sa pire séance depuis novembre 2024. L’appréciation du dollar, la fuite vers les actifs refuges et la hausse des taux internationaux ont mécaniquement accentué la pression sur toutes les monnaies africaines. Plusieurs banques centrales de grands pas émergents, Indonésie, Turquie, Inde, ont dû intervenir directement sur les marchés des changes pour freiner la chute de leurs devises.
Un accélérateur, pas une cause fondamentale
Comme le posait Sorbonne Actu Finances, le conflit au Moyen-Orient agit surtout comme un accélérateur et un révélateur de fragilités structurelles. La BAD estime que le continent pourrait perdre de 0,2 à 1,5 point de croissance si le conflit se prolonge au-delà de six mois. Certains pays exportateurs de pétrole, comme le Nigeria ou l’Angola, pourraient en théorie profiter de la hausse des cours, mais leurs déséquilibres internes absorbent le bénéfice. Face à ce choc, les banques centrales africaines disposent de marges étroites, prises entre défense de la monnaie et soutien à l’activité économique.
À plus long terme, le choc pourrait paradoxalement accélérer la diversification des chaînes d’approvisionnement vers le commerce intra-africain. Mais ces ajustements exigent du temps et des investissements. À court terme, les effets restent massivement négatifs. Et comme le rappelle le Stimson Center, les chocs économiques de cette ampleur tendent à survivre aux conflits qui les ont déclenchés.
Sources de l’analyse
- Sorbonne Actu Finances, « Recul des monnaies africaines suite au conflit iranien » (analyse d’origine)
- BAD / Commission de l’UA / PNUD / CEA, Joint Policy Brief on the Impact of the Middle East Conflict on Africa, avril 2026
- BusinessDay (Lagos), « Five African currencies with the biggest declines amid Middle East war », 11 avril 2026• Moody’s / AGBI, « Egypt suffers $8bn outflow due to conflict », 6 avril 2026
- BMI / Fitch Solutions (Bloomberg), « Africa Frontier Currencies Face Devaluation Risk », 6 mars 2026
- Stimson Center, « Impacts of the Iran War on North Africa, the Sahel, and the Mediterranean », mars 2026
- Direction générale du Trésor (France), Actualités économiques Nigeria-Ghana, semaine du 9 mars 2026
- The Independent (Ouganda), « How Africa is paying the price for Iran-U.S war », 8 avril 2026
• Atlantic Council, « A crisis in Egypt could be a warning sign for the global economy », mars 2026




