
Faute de pouvoir bénéficier d’une greffe pulmonaire au Maroc, la jeune Salma a été évacuée vers l’hôpital Cochin, à Paris, sur instructions de Mohammed VI. Présenté comme un acte de bienveillance royale, ce transfert expose surtout les limites du système de santé marocain, au moment où la jeunesse du royaume réclame « des hôpitaux, pas des stades ». Il ouvre aussi un paradoxe politique : dans la France hospitalière où elle sera prise en charge, les médecins formés en Algérie occupent une place essentielle parmi les praticiens à diplôme hors Union européenne.
C’est une vidéo virale qui a déclenché la séquence. Atteinte d’une grave affection pulmonaire nécessitant une transplantation, Salma avait appelé directement le souverain marocain à l’aide, faute de pouvoir financer son traitement. L’appel a été entendu et la jeune femme a quitté le Maroc mercredi pour la France, où elle a été admise à l’hôpital Cochin afin d’entamer son parcours de soins. Les frais médicaux, l’hébergement et les déplacements ont été pris en charge, avec l’appui d’une assistante sociale et d’un chauffeur pour Salma et sa mère rapporte la presse marocaine.
Un geste royal, mais un aveu politique
La mécanique est malheureusement familière au Maroc. Face à une détresse individuelle devenue virale, le palais intervient et l’État répare ce qu’il n’avait pas su garantir par ses services ordinaires. Pour Salma et sa famille, cette intervention est évidemment salutaire. Mais, politiquement, elle révèle les failles du pouvoir marocain.
En effet, depuis l’automne 2025, le mouvement GenZ 212 a imposé une question simple dans le débat public : pourquoi le royaume trouve-t-il des milliards pour ses stades, mais laisse-t-il son hôpital public dans un tel état de tension ? Les manifestations nourries par la mort de huit femmes après des césariennes à l’hôpital Hassan II d’Agadir ont ébranlées Rabat sous le slogan « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades ». Une colère générationnelle violemment réprimée par le pouvoir.
Le contraste est d’autant plus fort que le Maroc accélère ses grands chantiers liés à la CAN 2025 et au Mondial 2030. Selon une compilation de Médias24 à partir de données officielles, le total des investissements liés directement ou indirectement à la Coupe du monde s’élève à environ 322,4 milliards de dirhams. Dans ce paquet, le Grand Stade Hassan II de Benslimane concentre la charge symbolique : 115 000 places, annoncé comme le plus grand stade de football au monde, alors que les hôpitaux publics continuent de cristalliser la colère sociale par leur état d’abandon.
Le paradoxe algérien de l’hôpital français
L’autre dimension de l’affaire est plus discrète, mais politiquement tout aussi explosive. Salma n’est pas seulement envoyée dans un hôpital parisien réputé. Elle arrive dans un système hospitalier français qui repose de plus en plus sur les praticiens formés hors de l’Union européenne. Parmi eux, les médecins diplômés en Algérie occupent de loin la première place.
Au 1er janvier 2025, 19 154 médecins diplômés hors UE exerçant officiellement en France étaient inscrits au tableau de l’Ordre. Parmi eux, 38,8 % avaient été diplômés en Algérie, soit environ 7 430 praticiens, première nationalité étrangère, devant la Tunisie (15,1 %), la Syrie (8,6 %), le Maroc (7,4 %) et le Liban (4 %). La forte présence du personnel médical algérien en France est historique, en raison des liens historiques entre les deux pays et du nombre de binationaux.
Nul ne sais si Salma sera opérée par des médecins algériens. Ce n’est pas important, ce qui compte est que l’opération réussisse. Mais le symbole demeure puissant : le Maroc, engagé dans une rivalité diplomatique permanente avec Alger, envoie une jeune patiente dans un système de soins français où les praticiens formés en Algérie jouent un rôle majeur. En outre, des médecins eux-mêmes formés au Maroc font tourner les services hospitaliers français faute de conditions de travail décentes dans leur pays d’origine.
Ce paradoxe a été récemment mis en lumière par Emmanuel Macron lui-même. Le 27 avril 2026, en visite à l’hôpital de Lavelanet, en Ariège, le président français a défendu les Padhue et qualifié le système qui leur est imposé de « bordel » et de « folie du système français ». « Allez dire à tous les mabouls qui nous expliquent qu’il faudrait se fâcher avec l’Algérie », a-t-il lancé, en pleine discussion sur ces médecins étrangers dont l’hôpital français ne peut plus réellement se passer.
Une médecine à deux vitesses
Le Maroc officiel célèbre sa modernisation, ses stades, son rôle de puissance africaine montante. Mais lorsque la pathologie devient trop lourde, la solution reste souvent Paris, ses grands services spécialisés, et ses médecins venus du Maghreb que les discours nationalistes préfèrent oublier.
Mohammed VI lui-même a déjà été soigné en France. Son opération du flutter auriculaire à Paris en 2018 reste la plus connue d’une longue série d’allers-retours médicaux. Le recours aux hôpitaux français n’est donc pas nouveau pour les élites marocaines. Ce qui change, avec Salma, c’est que le cas concerne une jeune femme anonyme, propulsée au centre de l’actualité par les réseaux sociaux. Sans vidéo virale, elle n’aurait pas bénéficié de la même réponse. La question renvoie à une médecine à deux vitesses avec l’exception royale pour quelques cas visibles dans une opération autant humanitair que de communication, l’attente et les pénuries pour les autres.
L’affaire Salma raconte que quand un pays doit envoyer ses enfants respirer ailleurs, ce n’est plus seulement une urgence médicale, c’est un constat politique. Et ce constat rejoint mot pour mot ce que criait la jeunesse marocaine depuis des mois : avant de bâtir les plus grands stades, il faut des hôpitaux capables de soigner.




