Gnawa diffusion fête ses dix ans de souk

Dix ans de carrière discographique, et quinze ans d’existence, le groupe algéro-français Gnawa diffusion plante sa tente à Paris, cette semaine, avant de reprendre la route pour une (dernière ?) tournée. Pour fêter cette décade, le groupe trublion honore son « souk system » avant d’appuyer sur pause. L’occasion pour Afrik de retracer, en compagnie de son chanteur, Amazigh Kateb, le parcours du groupe.

Par Joan Tilouine

Trois disques en studio, un album live en Algérie et quelque 500 concerts. C’est le palmarès de Gnawa diffusion, qui, pour ses dix ans, a décidé de reprendre la route pour une (dernière ?) tournée. Dans son répertoire, le groupe franco-algérois oscille entre chants traditionnels, sentimentaux, militants et festifs. Avec une satire subtilement dosée, et un humour corrosif, Gnawa diffusion vilipende sans ambages les maux de ce monde, et ceux qui les instrumentalisent. Lorsque la musique du Maghreb fusionne avec les sonorités africaines, le rock, le reggae ou le rap, il en ressort un métissage musical sans égal. Libre, Gnawa diffusion brise les chaînes du communautarisme pour tendre vers l’union universaliste des cultures à travers la musique et la danse. Fils de l’écrivain algérien Kateb Yacine, le chanteur de la formation, Amazigh, retrace pour les lecteurs d’Afrik, l’épopée de la caravane Gnawa.

Afrik.com : Vous soufflez les dix bougies de votre premier album, Algeria (1996), et comptabilisez plus de 500 concerts sur trois continents. C’est l’heure du bilan ?

Amazigh Kateb :
Cela fait désormais quinze ans – depuis juin 2006 – que le groupe existe. Comme nous voulions tous faire une petite pause avec Gnawa, pour permettre aux uns et aux autres de mener à bien leurs projets personnels, Nous nous sommes dits que ce serait bien d’en profiter pour tourner une page. Afin de marquer le coup des dix ans, nous avons décidé de rassembler les archives dont nous disposons et de sélectionner nos coups de cœur parmi les différents live, les vidéos. Nous livrons une espèce de rétrospective de notre répertoire, de nos voyages, en CD et en DVD. Cela permet de laisser un souvenir qui ne soit pas un album mais un live de Gnawa sur la route, avec quelques inédits. Cela nous apparaît important de partager nos expériences de tournées avec le public, à qui nous rendons hommage. Car le public nous a d’abord connu par les concerts. C’est une manière de lui dire au revoir, et non adieu.

Afrik.com : D’où puisez vous les influences musicales multiples du concept de Gnawa diffusion?

Amazigh Kateb :
En fait, le concept vient d’un non concept. Au départ, nous nous étions dits : nous allons faire de la fusion. Nous mélangions alors les styles et des influences des différents musiciens. Mais cela ressemblait plus à du collage, il en ressortait une espèce de patchwork. Même si il y avait des choses intéressantes, il n’y avait pas de lignes directrices et cela finissait par ne plus nous ressembler. Le concept d’aujourd’hui est né de l’abandon de ce premier concept. Plutôt que de parler de métissage, nous avons préféré le faire, le vivre ; faire en sorte que les gens le perçoivent, l’intègrent. Ce qui a donné naissance au groupe, celui qu’on connaît maintenant, c’est le fait de s’être fédéré autour de thèmes plus centraux, plus directifs, tant au niveau des textes que des mélodies. Apprivoiser une façon de travailler peut-être plus classique nous a aidés à cristalliser nos différentes influences.

Afrik.com : Le sud de l’Algérie semble incarner une source majeure de votre inspiration. Entretenez-vous une relation particulière avec cette région ?

Amazigh Kateb :
Je ressens une attache historique avec le sud de l’Algérie, en particulier Timimoun (ville-oasis de la wilaya d’Adrar, ndlr). C’est là que j’ai découvert la négritude de l’Algérie, la négritude du Maghreb, et donc l’africanité de l’Algérie et l’africanité du Maghreb. J’ai découvert que ma culture était beaucoup large que celle que je voyais à la télévision. Qu’elle était beaucoup plus accessible, et beaucoup plus populaire que l’on essayait de me le faire croire.

Afrik.com : Quelles ont été les répercussions musicales de cette révélation ?

Amazigh Kateb :
La découverte de la musique du sud de l’Algérie, m’a réconcilié avec toutes les autres musiques de mon pays. Car, j’avais un problème, à la fois identitaire et historique par rapport aux musiques qui se jouaient au nord. Elles me renvoyaient à une image assez archaïque de notre culture, trop ancestrale. Tandis qu’au sud, j’ai découvert une musique plus instinctive, plus collective. Cette musique m’a permis de faire le lien avec d’autres cultures. Comme le reggae qui, tout comme la culture gnawa provient de l’esclavage, parle des ancêtres, de liberté. Cette vision de l’Algérie par le sud sur le plan à la fois ethnique, politique, économique et historique est selon moi beaucoup plus conciliable avec nos besoins de modernité, de tradition et d’identification. Lorsque je me suis engagé dans Gnawa, c’est suite à cette expérience là.

Afrik.com : Quelle vision portez-vous sur le continent africain ?

Amazigh Kateb :
Une vision plutôt pessimiste. C’est d’abord un constat et un aveu d’échec de nos politiques post-coloniales. Nous avons eu des indépendances très fictives qui n’ont pas donné lieu à des indépendances économiques, politiques et par la suite intellectuelle et identitaire. Une impression globale d’endormissement qui n’est pas spécifique à l’Afrique. Les sociétés du monde m’apparaissent dans une certaine forme de vieillesse, de fatigue léthargique. Colonisation, décolonisation, guerre… les gens ont eu beaucoup de foi et de raison de se battre mais sont désormais essoufflés. Le monde comme les individus ont un âge de jeunesse, de combativité puis de vieillesse. A mon avis, nous sommes dans une période un peu creuse de l’histoire de la souveraineté des peuples, qui n’est pas encore finie. Ils essaient de nous faire croire qu’ils pourront s’en sortir à coup de capitalisme et de dollars. A un moment donné, tout le monde va reprendre le combat. A terme, ce qui prime c’est l’union des africanités, les Etats-Unis d’Afrique. Cela m’apparaît comme la seule solution pour le continent. Si nous parvenons à créer un tissu identitaire dans lequel se reconnaît la fois l’Africain du Sud, du Nord, de l’Est, de l’Ouest, du Centre, alors nous aurons gagné une grande bataille.

Afrik.com : Vous théâtralisez souvent dans vos chansons le quotidien des jeunes algériens en France ou au pays. Vous inspirez-vous de l’art de votre père ?

Amazigh Kateb :
Je suis pétri de l’expérience de mon père. J’ai grandi à son contact, dans son théâtre, avec ses amis, dans son ambiance et dans son combat. J’ai hérité d’une incapacité de m’exprimer sans m’exprimer. J’ai une incapacité de prendre la plume et d’écrire sans exprimer une opinion. J’ai grandi au milieu d’un théâtre politique populaire et aujourd’hui, je reproduis à la fois le travail artistique et politique à travers mon art. Mon père m’a transmis l’amour des mots libres.

Afrik.com : L’exil a-t-il changé votre vision de l’Algérie ?

Amazigh Kateb :
Moi, j’ai grandi à Ben Aknoun, dans la banlieue ouest d’Alger, jusque mon adolescence avant d’arriver en France pour étudier. Un an et demi après mon arrivée, j’ai perdu mon père et je ne pouvais plus rentrer en Algérie à cause du terrorisme. Le pays me manquait, donc j’ai dû me recréer mon Algérie en exil. Mon Algérie, c’est Gnawa. Je me suis créé des Algéries idéales et leurs contraires, le blanc et le noir. Et, je me suis rendu compte dix ans après, en y retournant pour jouer mes chansons, le public les connaissait par cœur, que mes Algéries étaient soit réelles, soit réellement rêvées. J’ai alors pris conscience de l’importance de mon travail pour la jeunesse de mon pays. L’exil m’a poussé à être algérien dans mon travail.

Afrik.com : Est ce difficile d’exercer son art en Algérie ?

Amazigh Kateb :
Ce qui est dur en Algérie ce n’est pas d’être un artiste mais d’être un artiste algérien. On importe d’autres artistes du Liban, d’Egypte, de Syrie.. qui viennent faire une musique qui ne parle pas de nous, qui n’est pas la nôtre. Depuis l’indépendance, les gouvernements algériens successifs tentent de nous inculquer la culture arabo-musulmane alors qu’elle ne représente qu’une partie infime de notre identité. Nous sommes aussi animiste, chrétien, juif. Ce qui est dur en Algérie, c’est de rester algérien et de ne pas reproduire le folklore du Moyen-Orient.

Afrik.com : Quels projets préparez-vous par la suite ?

Amazigh Kateb :
Dans l’immédiat, nous avons quatre concerts avant le 25 novembre. Nous sommes en train de réaliser le DVD qui comportera plusieurs périodes de Gnawa, dont notre passage à Alger, justement. La captation principale du CD live à venir se fera le 25 novembre à l’Elysée Montmartre. Puis, nous repartons en tournée de mars jusque juillet, avant d’entamer notre fameuse pause. Ensuite, moi, je prépare un projet solo qui sera tout sauf solo. Je veux exploser l’entité du groupe pour faire appel à d’autres sonorités, d’autres chanteurs, d’autres musiciens et faire de nouvelles expériences. Si un jour Gnawa se recrée, il en ressortira enrichi.

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