
En diffusant le 24 août les données présumées de plus de 70 000 membres de la police et des services de sécurité marocains, le groupe de pirates informatiques Jabaroot ne met pas seulement Rabat en difficulté face à Madrid. Il atteint l’actif que le royaume a passé une décennie à construire sur le continen, la réputation d’un appareil sécuritaire fiable, avec lequel une vingtaine d’États africains partagent aujourd’hui du renseignement.
Le 24 août, Jabaroot a mis en circulation sur Telegram une base présentée comme contenant les données de 70 381 personnes rattachées à la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et à la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN). Les fichiers comporteraient noms, dates de naissance, numéros de carte nationale d’identité et informations administratives, certaines fiches contenant en outre des grades ou des coordonnées bancaires.
Une fuite qui vise le pôle le plus exposé à l’international
Parler de « 70 000 espions », comme l’ont fait plusieurs titres espagnols, est sans doute excessif car la DGSN est une vaste administration policière, et tous les noms figurant dans ces fichiers ne correspondent pas à des agents de renseignement. L’authenticité de l’ensemble reste par ailleurs à établir. El Confidencial rapporte cependant que d’anciens membres des services marocains ont jugé authentique au moins une partie des documents examinés, sans qu’une validation technique indépendante ait été menée.
Les deux directions sont dirigées par Abdellatif Hammouchi, devenu depuis une décennie le visage de la coopération sécuritaire marocaine à l’étranger. C’est lui que reçoivent Paris, Madrid et Washington, et c’est sous son autorité que le royaume a bâti son réseau africain de renseignement.
Un capital diplomatique adossé à des résultats vérifiables
Le Maroc a fait de ses services un instrument diplomatique à part entière, et en décembre 2024, la médiation de Rabat a par exemple permis la libération de quatre agents de la Direction générale de la sécurité extérieure française, détenus depuis un an au Burkina Faso après avoir été accusés d’espionnage par le pouvoir de Ouagadougou. Un avion affrété par les services marocains était venu les chercher, et Emmanuel Macron avait téléphoné à Mohammed VI dès le lendemain pour l’en remercier.
La Direction générale des études et de la documentation (DGED), chargée du renseignement extérieur, avait aussi obtenu la libération de l’humanitaire allemand Jörg Lange au Mali en 2022, puis celle du Roumain Iulian Ghergut en août 2023, après huit années de captivité au Sahel. Ces opérations ont installé Rabat comme un interlocuteur que l’on sollicite quand les canaux diplomatiques classiques échouent.
À cette activité de médiation s’ajoute un travail de fond moins visible. L’Académie royale militaire de Meknès forme depuis des décennies des officiers sahéliens et ouest-africains, et le Bureau central d’investigations judiciaires accueille régulièrement des sessions destinées à des cadres maliens, burkinabè et mauritaniens sur le démantèlement de cellules et le renseignement préventif. Ces formations créent des liens interpersonnels qui survivent aux changements de régime, ce qui explique la capacité de Rabat à conserver des canaux ouverts avec des juntes hostiles à ses partenaires occidentaux.
Le Centre de Salé, vitrine devenue point d’exposition

Le 18 décembre 2025, le Maroc a inauguré à Salé le Centre africain de coopération policière, première structure du genre sur le continent, conçue pour piloter la sécurisation des grands événements sportifs avec l’appui d’Interpol dans le cadre du projet Stadia. Hammouchi présidait la cérémonie, aux côtés du ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita et du patron de la DGED, Yassine Mansouri.
Le centre réunit des représentants des services marocains et des agents de liaison des vingt-trois pays qualifiés pour la Coupe d’Afrique des nations organisée dans le royaume. Rabat le présente comme une première étape vers la Coupe du monde 2030, qu’il co-organisera avec l’Espagne et le Portugal. En mai 2026, un mémorandum d’entente sécuritaire a encore été signé avec le Liberia sur le partage de renseignement.
Une structure de ce type fonctionne car les services partenaires acceptent d’y détacher des personnels et d’y faire transiter des informations parce qu’ils font confiance à l’étanchéité de l’hôte. Une base de dizaines de milliers d’identités en circulation libre fragilise fortement cette confiance.
Ce que redoutent concrètement les services partenaires
Le risque immédiat n’est pas que les 70 000 noms soient tous exploitables. Il est qu’un service adverse puisse effectuer un tri, croiser les fichiers avec des listes de passagers, des registres de conférences ou des inscriptions à des formations, et reconstituer ainsi l’organigramme réel des personnels affectés à la coopération extérieure.
Pour un service ouest-africain qui a détaché un officier de liaison à Salé ou envoyé des cadres se former au Maroc, la question est de savoir si les échanges passés sont compromis, et faut-il suspendre les suivants ? Aucun État partenaire n’a encore fait connaître publiquement sa position, et il serait surprenant qu’un gouvernement annonce une telle décision car les ajustements de ce type se prennent en silence, par ralentissement des échanges plutôt que par rupture déclarée.
Jabaroot revendique par ailleurs détenir une liste d’agents ayant participé à la gestion de la crise migratoire de Ceuta des 30 et 31 juillet, ainsi que des copies d’ordres de mission concernant des déplacements à Fnideq. Si de tels documents étaient authentifiés, ils exposeraient non seulement des identités mais des méthodes de travail.
Une séquence qui vient après seize mois de fuites
Depuis le piratage de la Caisse nationale de sécurité sociale le 8 avril 2025, qui avait exposé les données de près de deux millions d’affiliés via plus de 53 000 documents, Jabaroot a revendiqué ou diffusé des éléments touchant la Conservation foncière, le système notarial et les palais royaux. El Confidencial rapporte qu’en septembre, le général Mostafa Rabil, alors à la tête de la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information, a été limogé et remplacé par le général Abdellah Boutrig.
Le royaume affiche pourtant un score de 97,5 sur 100 à l’indice de cybersécurité de l’Union internationale des télécommunications, tout en figurant, seul pays de sa région, parmi les plus exposés aux cybermenaces selon le rapport Allianz publié en juin 2025. Devant le GITEX Africa de Marrakech en avril, le général Boutrig avait lui-même relevé que les défis dépassaient désormais le cadre technique pour toucher à la souveraineté.
Ce que l’on ne peut pas encore affirmer
Deux hypothèses circulent abondamment sans être établies. La première voudrait que les fichiers permettent d’identifier les organisateurs d’une opération planifiée contre Ceuta, ce sont les conclusions des services espagnols rapportées le 3 août par El País qui décrivent plutôt un laisser-faire progressif à la frontière, ce qui n’est pas la même chose qu’une opération montée de bout en bout. La seconde ferait de Jabaroot l’instrument d’une guerre interne entre services marocains, sur fond de rivalité entre la DGST et la DGED et d’incertitude autour de la succession de Mohammed VI. Le Monde évoquait dès décembre 2025 l’hypothèse d’anciens agents ayant emporté des informations sensibles, tout en soulignant qu’aucun élément technique ne l’étayait.
Pour les partenaires africains du royaume, la distinction a moins d’importance qu’il n’y paraît. Que la fuite vienne d’une officine étrangère ou d’un règlement de comptes interne, elle documente dans les deux cas une perméabilité durable de l’appareil auquel ils confient leurs informations. C’est sur ce terrain, plutôt que sur celui des accusations croisées entre Rabat, Madrid et Alger, que se jouera le coût réel de l’affaire.





