Ceuta : Mohammed VI accusé de punir l’Espagne pour son rapprochement avec l’Algérie


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près l’arrivée massive de migrants à Ceuta, une partie de la presse espagnole soupçonne Rabat d’avoir utilisé la frontière pour adresser un avertissement à Madrid.
près l’arrivée massive de migrants à Ceuta, une partie de la presse espagnole soupçonne Rabat d’avoir utilisé la frontière pour adresser un avertissement à Madrid.

Environ 60 000 personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et Ceuta les 30 et 31 juillet. Au moins 57 sont mortes. Une partie de la presse espagnole y lit un avertissement de Rabat, dix jours après la visite de Pedro Sánchez à Alger et une semaine après l’adoption en commission d’un texte ouvrant la nationalité espagnole aux Sahraouis. Madrid comme Rabat démentent toute lecture politique.

Le 20 juillet, Pedro Sánchez effectuait à Alger une visite éclair, la première d’un chef de gouvernement espagnol depuis la rupture de 2022. Dix jours plus tard, la frontière de Ceuta cédait.

L’ampleur de l’afflux n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’enclave. Le ministère espagnol de l’Intérieur a recensé environ 60 000 entrées irrégulières en quelques jours, dont près de 50 000 pour la seule journée de jeudi et la nuit suivante. Ceuta compte 83 000 habitants sur 18,5 kilomètres carrés. Son unique centre d’hébergement pour adultes, le CETI, dispose d’environ 500 places et des milliers de personnes ont dormi dans les parcs et sur les trottoirs. « La situation est intenable », a résumé le président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas.

Le bilan humain s’est alourdi d’heure en heure. Le gouvernement espagnol faisait état vendredi soir d’au moins 57 morts depuis jeudi, des noyés pour la plupart, mais aussi des personnes écrasées en tentant de franchir la digue du Tarajal sur laquelle s’appuie la clôture frontalière.

Le retour s’est organisé immédiatement. Le ministère de l’Intérieur comptabilisait plus de 48 300 départs de Ceuta vers le Maroc vendredi à 18 heures, à un rythme qu’il évaluait à 150 personnes par minute.

Sur le terrain, le déclencheur immédiat tient à une rumeur. Des messages annonçant l’ouverture de la frontière ont circulé sur les réseaux sociaux, selon les témoignages recueillis par l’AFP auprès des candidats au passage. Pedro Sánchez en a attribué la diffusion à des « mafias ».

À Madrid, le débat a immédiatement quitté le terrain migratoire.

Une crise qui « ne va pas d’immigration »

La formule vient de La Vanguardia, le quotidien catalan explique que ce qui s’est joué à Ceuta ne relève pas de l’immigration, même si celle-ci reste l’un des leviers les plus efficaces pour peser sur la politique intérieure espagnole et européenne. Le journal replace la séquence dans le calendrier diplomatique. Il met en avant le déplacement de Pedro Sánchez à Alger, puis l’examen au Congrès d’un texte facilitant l’accès des Sahraouis à la nationalité espagnole. Deux signaux que Rabat peut lire comme une remise en cause de la relation privilégiée nouée avec Madrid depuis 2022.

El Español ne s’embarrasse pas de conditionnel et son titre parle d’un châtiment infligé à l’Espagne. Des sources de sécurité citées par le journal décrivent une démonstration de force et estiment que la passivité initiale des autorités marocaines conforte l’hypothèse d’une pression migratoire instrumentalisée.

RTVE, la radio-télévision publique, pose la question sous forme d’alternative : crise migratoire ou opération de coercition politique ? L’accusation n’y est pas assénée, elle structure malgré tout la couverture espagnole.

Aucun élément public ne permet d’affirmer que Mohammed VI aurait ordonné un relâchement de la surveillance. Le Palais reste néanmoins le destinataire désigné car au Maroc, la politique étrangère et les dossiers de souveraineté relèvent de son domaine réservé.

La visite d’Alger comme déclencheur supposé

Le déplacement du 20 juillet fut bref car Pedro Sánchez rentrait de la finale du Mondial aux États-Unis et devait recevoir les champions du monde le soir même à la Moncloa. Mais les échanges étaient importants. Les deux gouvernements ont scellé un accord politique sur le gaz actant une hausse d’environ 10 % des volumes transitant par le gazoduc Medgaz et doublement des livraisons de GNL, selon la Moncloa. L’Algérie est redevenue le premier fournisseur de gaz de l’Espagne depuis le début de 2026. Une réunion bilatérale de haut niveau, la huitième du genre, a été fixée à octobre.

Le retour de l’ambassadeur algérien à Madrid, puis le rétablissement du traité d’amitié annoncé lors de la visite du chef de la diplomatie José Manuel Albares en mars, avaient déjà refermé la crise ouverte en 2022 par le basculement espagnol sur le Sahara occidental. La visite d’Alger en constitue l’aboutissement visible et pour Rabat, l’équation reste défavorable.

Le Sahara occidental, ligne rouge du Palais

Pedro Sánchez n’a pas évoqué publiquement le Sahara occidental lors de son passage à Alger. Le dossier s’est invité autrement, par la voie parlementaire quelques jours plus tard.
Le 23 juillet, la commission de la Justice du Congrès a adopté une proposition de loi permettant aux personnes nées au Sahara occidental pendant l’administration espagnole, ainsi qu’à leurs descendants, de demander la nationalité espagnole. Le texte, déposé par Sumar en 2024, a recueilli les voix du PSOE, de Sumar et de leurs alliés habituels. Le PP et Junts se sont abstenus, Vox a voté contre. Le vote en séance plénière est attendu à la reprise parlementaire de septembre, avant un passage au Sénat.

La proposition est portée par Tesh Sidi, députée Sumar d’origine sahraouie. Elle évalue à une cinquantaine de milliers le nombre de personnes éligibles dans les camps de réfugiés, quand d’autres sources avance 80 000 bénéficiaires potentiels en incluant les descendants installés ailleurs.

L’enjeu dépasse la réparation mémorielle revendiquée par les promoteurs du texte. Un militant sahraoui muni d’un passeport espagnol, donc européen, ne se trouve pas dans la même position juridique face aux autorités marocaines qu’un apatride. Rabat s’en tient pour l’instant à une position d’attente et présente l’initiative comme une affaire administrative interne à l’Espagne. Sa diplomatie redoute néanmoins l’apparition d’une communauté de citoyens européens au sein de la population sahraouie, qu’elle lit comme un vecteur d’ingérence juridique durable.

Le rapprochement avec Alger reste un rééquilibrage et relève donc surtout du symbole. Le vote du 23 par contre touche à la souveraineté marocaine. Reste que le contrôle des départs vers les deux enclaves demeure un levier immédiat entre les mains de Rabat.

Le précédent de 2021

Le parallèle avec mai 2021 s’impose. L’Espagne avait alors accueilli discrètement, sous une fausse identité, le secrétaire général du Front Polisario Brahim Ghali, hospitalisé pour un Covid-19 sévère. Rabat avait dénoncé un acte inamical. En trois jours, entre 8 000 et 10 000 personnes avaient rejoint Ceuta à la nage ou en escaladant la clôture, sans que les forces marocaines interviennent. Des images tournées depuis le côté espagnol montraient un militaire marocain laissant passer des groupes de migrants par une porte.

La crise s’était dénouée en mars 2022, lorsque Pedro Sánchez avait adressé à Mohammed VI la lettre alignant Madrid sur les positions marocaines. Cinq ans après, le schéma se répète à une échelle six fois supérieure.

Madrid ménage toujours Rabat

Le gouvernement espagnol se garde d’accuser le Maroc. Arrivé à Ceuta vendredi matin avec son ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska, Pedro Sánchez a dénoncé une « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne » tout en imputant la responsabilité aux réseaux criminels. Il a aussi appelé les Européens à ne pas se diviser, alors que Donald Trump comparait les images de l’enclave à une invasion et accusait Madrid d’avoir laissé faire.

L’ambassade du Maroc en Espagne rejette elle aussi toute responsabilité politique. Elle attribue, elle aussi, les mouvements à des organisations criminelles et qualifie d’exemplaire la coopération migratoire menée avec Madrid.

Les effets se sont fait sentir au-delà de la péninsule. Le ministre français de l’Intérieur Laurent Nuñez a annoncé un renforcement des contrôles à la frontière espagnole. Le Premier ministre portugais Luís Montenegro a réclamé davantage de moyens dans le sud de son pays. La Commission européenne indiquait pour sa part n’avoir constaté aucun flux de Ceuta vers le continent, la quasi-totalité des entrants étant repartis au Maroc.

Deux échéances diront si l’épisode a produit l’effet que lui prête la presse espagnole. D’abord le vote du texte sur la nationalité sahraouie, attendu en septembre au Parlement espagnol, puis la réunion de haut niveau entre Madrid et Alger prévue en octobre.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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