Fouad El Omari : le PJD est un « échec pour le Maroc »

Actuellement en visite de travail à Paris, nous avons profité de la présence du député-maire de Tanger, Fouad El Omari, pour faire le point sur l’incroyable avancée économique de la principale ville du Chamal (Nord du Maroc). Il s’est notamment exprimé sur le port de Tanger Med, l’usine Renault à Tanger, le TGV qui reliera Casablanca à Tanger et la crise qui touche le gouvernement marocain. Interview.

C’est dans l’un des salons de l’hôtel Regina à Paris, mythique bâtiment du second empire, que Fouad El Omari, député-maire de Tanger, nous accueille. Né en 1974 à Al-Hoceima, cet entrepreneur, père de deux garçons, est élu en 2010 à la tête de la ville de Tanger avant d’être élu l’année suivante député. Pour Afrik.com, Fouad El Omari, issu du Parti Authenticité et Modernité (PAM), livre sa stratégie économique. L’occasion de revenir sur les grands chantiers du port de Tanger Med, de l’usine Renault ou encore d’un TGV à polémique avant de conclure sur la crise gouvernementale actuelle au Maroc.

Afrik.com : Comment expliquer que la ville de Tanger est considérée actuellement comme la ville la plus dynamique du Maroc ?

Fouad El Omari :
Tanger est la ville qui bouge le plus au Maroc. Elle bénéfice d’une position géographique très importante, à 13 km de l’Europe. La ville est située dans le détroit de Gibraltar qui assure 30 % du trafic maritime international. Cette position est importante car elle permet à Tanger de constituer un pont entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique Latine. L’Etat s’est rendu compte de cette importance stratégique de la ville, d’où la construction du port de Tanger Med comme étant le premier port africain. Tanger est classé 6e zone franche au monde. Près de 50 000 emplois y ont été créés. Deux villes nouvelles sont en cours de construction pour assumer cette croissance : Chrafate (80% d’espaces verts) et Ibn Batouta. Ces projets font de Tanger, le deuxième pôle économique du Maroc, une priorité en matière d’investissements étrangers. En résumé, nous aurons d’ici 2020 la meilleure ville de tout le royaume avec deux principaux secteurs : économique et touristique.

Afrik.com : Cela doit être une fierté pour vous en tant que maire de Tanger…

Fouad El Omari :
Oui bien sûr, d’autant plus que tous les éléments sont réunis pour arriver à terme de tous ces chantiers.

Afrik.com : L’une des infrastructures les plus importantes de la région est bien évidemment le port de Tanger Med, une zone en perpétuel développement depuis son fonctionnement en 2007. A terme, quels objectifs le Maroc ambitionne-t-il d’atteindre à travers ce port ?

Fouad El Omari :
Il s’agit d’un point de transition dans la communication et la logistique. Le but est d’attirer les grands investissements. Par exemple, sans Tanger Med nous n’aurions jamais pu avoir l’usine de Renault parce que 80% de la production Renault est dédiée à l’export. Selon le PDG de Renault (Carlos Ghosn, ndlr), l’usine de Tanger fait aujourd’hui les meilleurs chiffres sur l’ensemble des usines Renault dans le monde.

« 100 000 voitures Renault construites en 2012 »

Afrik.com : Plus d’un an après l’implantation de cette usine Renault, quel bilan peut-on établir ?

Fouad El Omari :
Au total, près de 100.000 voitures ont été construites en 2012. 3 000 personnes sont salariées dans l’usine, dont 90% sont Marocains. Plusieurs usines de sous-traitance ont ouverte en zone franche. Nous discutions avec d’autres constructeurs dont Wolkswagen. Je veux faire du Maroc un acteur primordial dans la construction automobile, grâce à Tanger surtout.

Afrik.com : Le royaume a déroulé le tapis rouge à Renault : exonération d’impôts et de taxes d’exportation pendant cinq ans, allègement de la TVA, sans compter la main d’œuvre à moindre coût et aux portes de l’Europe. Finalement, on comprend mieux la déclaration du patron de Renault qui disait : « La question du low cost, c’est de faire au Maroc ou de ne pas faire du tout »…

Fouad El Omari :
Je suis certain que la direction de Renault n’est pas venue chez nous uniquement pour nos beaux yeux, mais parce qu’elle a trouvé un terrain propice et qu’elle connaît l’avenir du Maroc. Elle a vu ce qu’il s’est passé en Tunisie et en Libye. Le Maroc est au contraire un pays stable. Au-delà de tous ces avantages, l’Etat marocain a subventionné le centre de formation de Renault à Tanger. Il s’agit du meilleur centre de formation au monde. Il n’en existe pas de pareil en France. Ceci ne peut pas être fait par n’importe quel pays. Nous avons construit le port de Tanger Med et avons besoin de d’autres centres de formation. Il ne faut pas oublier que nous avons un marché relativement important (30 000 000 d’habitants) et il n’y a pas que le Maroc, il y a toute l’Afrique du nord. Tanger est par exemple l’un des plus grands exportateur pour l’Egypte.

Afrik.com : Le Maroc s’enrichit grâce à ces projets, ce qui a d’ailleurs provoqué une polémique en France où le taux de chômage dépasse les 10%. N’est-ce pas injuste pour le secteur ouvrier en France qui a lui aussi besoin de ces emplois ?

Fouad El Omari :
J’ai suivi ce débat. Il faut savoir que le jour où la décision a été prise pour développer l’usine de Renault à Tanger, la crise n’était pas encore d’actualité en Europe. Mais c’est une question tout à fait normale pour l’opinion publique française. Les Français ne doivent pas oublier qu’il y a un subventionnement très important de la part de l’Etat marocain. On peut très bien fermer les portes à Veolia, ce qui peut engendrer une nouvelle crise, si l’on doit réfléchir comme ça, mais ce n’est pas dans notre logique.

Afrik.com : Parlons maintenant de la LGV où l’axe Casablanca – Tanger, en passant par Rabat, a été privilégié avant de développer d’autres axes. Pourquoi cette priorité ?

Fouad El Omari :
Casablanca constitue entre 50 et 60 % des échanges commerciaux avec le Maroc et Tanger prend de l’ampleur. Notre ville est classée 2e pôle économique du Maroc.

« Je suis certain que le TGV partira plein de Tanger »

Afrik.com : A propos de ce TGV, le financement de l’Etat dépasse 20 milliards de DH. Honnêtement, le Maroc a-t-il vraiment besoin, pour l’heure, de ce TGV alors qu’il existe des secteurs sur lesquels le gouvernement doit se pencher d’urgence : santé, éducation, analphabétisme… comme l’ont souligné les membres du collectif « Stop TGV » ?

Fouad El Omari
: Dans ce cas, on aurait pu estimer qu’il n’était pas urgent de créer le port de Tanger Med ni même d’accueillir l’usine Renault. De la même manière sur le plan international qu’il aurait fallu commencer par résoudre le problème de la famine. Je suis certain que cela va créer des postes d’emplois. Et ce projet sera parmi les solutions qui répondront à la problématique de l’emploi et au développement du Maroc.

Afrik.com : Mais on dit que le contrat entre le Maroc et Alstom aurait été signé par forcing de Nicolas Sarkozy. Certains blogueurs marocains parlent même de « racket économique ». Le royaume a plié une nouvelle fois aux exigences de l’hexagone ?

Fouad El Omari :
Nos relations avec la France sont historiques. Elles s’orientent vers l’avenir et doivent œuvrer dans l’intérêt des peuples. Tout le monde sait que la France est le pays qui a le plus d’expérience dans ce domaine. La coïncidence fait que Nicolas Sarkozy était au pouvoir à ce moment-là.

Afrik.com : Peu nombreux seront les Marocains qui pourront se payer un billet de TGV, même subventionné…

Fouad El Omari :
Les moyens de transports comme l’avion ne sont pas accessibles à tous, comme en France d’ailleurs, même pour ce qui est du TGV qui n’est pas encore un moyen de transport démocratisé. Mais je suis certain que le TGV partira plein de Tanger et reviendra plein de Casablanca.

« Nous avons à faire à un Premier ministre orgueilleux »

Afrik.com : Que pensez-vous de la crise gouvernementale, au Maroc ? Le Parti Authenticité et Modernité (PAM) auquel vous appartenez tente-t-il de jouer un rôle majeur en ayant appelé le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, à sortir de son mutisme ?

Fouad El Omari :
Le PAM est logique avec soi-même. Il a une idéologie : la démocratie sociale ouverte. En 2011, en arrivant 4e aux élections législatives (remportées par le PJD, ndlr) les électeurs ont voulu que l’on reste dans l’opposition. Nous avions dit à l’époque que le PJD devait avoir une référence et une politique claire pour affronter la crise, qu’elle soit liée au Printemps arabe ou à la crise économique. Mais malheureusement Benkirane n’a pas d’expérience et n’a pas su gérer la situation. Nous avons rédigé un communiqué clair en ce sens qui stipule que Benkirane doit résoudre à tout prix ce problème actuel au sein du gouvernement. Mais nous avons à faire à un Premier ministre orgueilleux car son parti a été classé premier lors des dernières élections législatives et il a oublié qu’il ne doit représenter aucun parti et doit composer avec les autres partis de la coalition.

Afrik.com : Vous semblez irrité par Abdelilah Benkirane. Pourquoi?

Fouad El Omari :
Le PJD est un exploit extraordinaire de la production de la parole. Il n’a pas encore répondu aux préoccupations dans les secteurs où nous avons des problèmes comme l’éducation, la santé, la caisse de la compensation ou celle de la retraite…

Afrik.com : En toute objectivité, pensez-vous qu’il puisse résoudre l’ensemble de ces problèmes en si peu de temps ?

Fouad El Omari :
Oui mais en un an et demi après il n’y a toujours aucune vision claire en comparaison avec le programme du PJD dans lequel il s’était engagé à élever le niveau des salaires, le niveau de croissance à 7% et résoudre un certain nombre de problèmes sociaux. Jusqu’à aujourd’hui il n’y a aucune initiative réelle. Même son principal slogan qui était de combattre la corruption n’a pas été appliqué. Seul son discours de 2011 lui a donné du pouvoir.

Afrik.com : On entend dire au Maroc que le PAM pourrait entrer au gouvernement pour palier au départ de l’Istiqlal. Info ou intox ?

Fouad El Omari :
Notre position est claire. Nous faisons partis de l’opposition et non de la coalition. Nous n’entrerons pas au gouvernement tant que le PJD y sera. Le PJD doit résoudre seul ses problèmes, tout cela ne nous regarde pas. Il devra compenser avec d’autres partis. Sachez seulement que nous aurions voulu que l’expérience du PJD soit une réussite pour les Marocains et la démocratie. Mais force est de constater que c’est un échec pour le Maroc.