Florent Couao-Zotti, un écrivain du peuple

Quand on est écrivain africain, on se doit de penser son continent (donc de penser aux autres) en y peignant (souvent), la réalité. Florent Couao-Zotti, l’écrivain et dramaturge béninois l’a compris. Dans son dernier roman (sorti en 1998), « Notre pain de chaque nuit », il donne la parole à ceux qui viennent de la rue. Avant d’y revenir, petit tour d’horizon d’une partie de l’œuvre de cet écrivain qui s’impose de plus en plus comme l’un des meilleurs du continent africain.

Porte-voix des sans-voix, Florent Couao-Zotti l’est assurément. Il a toujours donné la parole aux petites gens, à ceux-là qui sont écrasés par le poids immense de leur continent, écroulés sous le séant énorme du monde, brisés par la vie, tout simplement. Avec une loupe (son stylo) qu’il pose au-dessus de ces personnes, il semble dire au monde : « Ne les oubliez pas, ils existent ». Dans Charly dans la guerre (Editions Dapper jeunesse ), de sa plume qu’il a volontairement rendu infantile, il parle d’un jeune garçon qui se retrouve malgré lui, au cœur d’une cruauté engendrée par les adultes.

Dans son recueil de nouvelles L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes ( Editions Serpent à plumes ), il évoque la disparition de la solidarité sur le continent noir. Disparition qui a une incidence sur chacun de ses personnages ( malades, morts,…), écrasés par la modernité vers laquelle tendent les sociétés tiers-mondistes. Mais chaque fois que, de sa plume observatrice de l’évolution de la société, il peint ces gens, c’est pour les faire rentrer dans la lumière. Pour qu’on ne les oublie pas. Pour qu’on pense à eux. Un petit peu.

Le roman de la rue

Notre pain de chaque nuit descend une fois de plus dans la rue. Dendjer est un boxeur que « la rue, très tôt, (a) accueilli. La violence, très tôt, l'(a) endurci ». Il est entraîné par Simson, un ancien boxeur qui ne verra jamais son bras se faire soulever par les arbitres lors des grandes rencontres. Le sort s’acharnera contre lui, définitivement, quand un « malheureux uppercut » le rendra borgne à tout jamais. Il s’éloignera de la boxe avant d’y revenir, découvrant Dendjer, boxeur novice, remporter un combat de rue. Le chemin de Dendjer va croiser celui de Nono qui se définit, à juste titre, comme une « prostituée dont le corps vit au rythme de ses exigences et de son équilibre ». Ces « exigences et son équilibre » sont essentiellement l’argent. Dendjer est amoureux d’elle, mais n’a pas (assez) d’argent. Voilà pourquoi la femme suivra le député Kpakpa dont les « Agbada » (tenue traditionnelle yorouba) et autres voiture 4×4 renseignent sur la fortune. Et une jalousie destructrice de gagner Dendjer. Pour la faire revenir, le boxeur se battra pour devenir le premier champion africain poids plume. Il obtient le titre, mais pas Nono. Pourtant, il ne désespère pas : « Dieu m’a confessé que cette femme a été fabriquée à ma convenance, se justifiait-il intérieurement. […] Tant de fois vue, tant de fois exaltée, Nono. Partout où il la croisait, le même poème enflammait sa bouche, la même lyrique vertigeait son allure. Et toujours à insistance. Jamais, mais jamais, la femme ne fit rien, ne lui concéda aucune ambiguïté pour l’encourager ».

« Une démocratie CFA »

Notre pain de chaque nuit est aussi un roman politique, qui parle des personnes à hautes fonctions en Afrique. Ils sont représentés ici par le député Kpakpa. On retrouve à ce niveau, une des préoccupations de l’auteur décrite dans sa pièce de théâtre « Ce soleil où j’ai toujours soif » (Editions l’Harmattan ). Il y montrait son scepticisme, face au renouveau démocratique. Ici, l’élu du peuple, avec le rang que lui confère son titre, a beaucoup donné d’argent aux gens, pour être toujours respecté, adulé. A la veille des élections législatives, Kpakpa manque de fonds pour faire sa campagne électorale. Pour conserver son fauteuil, une seule solution : trouver cet argent qui lui manque pour « irriguer la poche et les chemises de (ses) électeurs ». Alors, pour le combat pour le titre mondial du boxeur qui approche, le député met en marche une combine. Combine qui le pousse à miser sur la défaite de Dendjer, pourtant donné largement vainqueur par tout le monde. Kpakpa promet de lui donner la moitié des 100 millions de gain pour le pari, de lui signer l’acte de divorce avec Nono, une dulcinée toujours insaisissable.

A l’orée d’un titre tant convoité, Dendjer voudra-t-il perdre ce combat pour empocher cette somme ? Voudra-t-il rester intègre sachant que la malhonnêteté lui fera revenir sa dulcinée ? Que faire ? Telles sont les questions que se pose le boxeur avant de monter sur le ring du Palais omnisport de Bercy (France). Car, même Simson, son manager, son « père », n’a pu lui répondre, tandis que du dehors, « leur parvenait l’ovation des spectateurs qui déliraient aux appels et aux slogans des groupes et clubs de supporters ».

Ecriture rythmée

C’est un roman découpé en de très petits paragraphes qui sont comme des rounds dont les mots vous cognent, vous envoient des uppercuts, vous balancent des crochets au visage. Ils ne vous offrent qu’une seule échappatoire : tomber sur un point. Des points qui sonnent comme des gongs, et qui permettent de reprendre des forces avant de se remettre au combat.

Tour à tour émouvant, féroce, violent, mystique, drôle, ce roman est porté par une écriture belle, sublime, où le réalisme des combats de boxe propulse le lecteur autour du ring. Par une écriture transcendante, la fin du livre plonge au cœur d’une énigme aux nombreux méandres. « Notre pain de chaque nuit » pourrait vite devenir un livre de chevet pour nombre de gens qui pourraient le savourer par petits bouts, chaque nuit, avant de s’endormir

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