Est de la RDC : fracture diplomatique à Bujumbura autour de la médiation du Qatar


Lecture 4 min.
Le Président burundais, Evariste Ndayishimiye
Le Président burundais, Evariste Ndayishimiye

Une sortie virulente du ministre burundais des Affaires étrangères contre le Qatar, aussitôt désavouée par le Président Évariste Ndayishimiye, a révélé une rare dissonance au sommet de l’État, sur fond de crise explosive dans l’est de la RDC.

Un épisode particulièrement embarrassant pour la diplomatie burundaise. En cause : une déclaration publique du ministre des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, accusant le Qatar de jouer un « rôle négatif » dans la médiation autour du conflit dans l’est de la République démocratique du Congo. Une prise de position frontale, rapidement effacée… puis publiquement désavouée par le Président burundais lui-même.

Un tweet qui fait vaciller la ligne officielle

La polémique éclate le 4 janvier 2026, lorsque Édouard Bizimana publie sur le réseau social X un message accusant Doha d’user de son influence et de ses ressources financières pour « dissuader les États-Unis d’agir » face à la dégradation sécuritaire dans l’est congolais. Le ministre va plus loin, affirmant que le Qatar freinerait une réponse internationale plus ferme, tout en dénonçant des violations répétées par le Rwanda de l’accord de paix de Washington.

Dans un contexte régional déjà extrêmement tendu, ces propos font l’effet d’une bombe diplomatique. Ils suscitent de vives réactions dans les milieux politiques et diplomatiques, à Bujumbura comme à l’étranger. Quelques heures plus tard, le tweet est supprimé, sans explication officielle, laissant planer le doute : s’agissait-il d’une position personnelle du ministre ou d’un message validé au sommet de l’État ?

Le Président reprend la main et désavoue son ministre

La réponse ne tarde pas. Dans l’après-midi même du 4 janvier, le Président Évariste Ndayishimiye intervient directement, là encore sur les réseaux sociaux, pour couper court à la controverse. Dans un message sans ambiguïté, le chef de l’État burundais désavoue toute critique à l’encontre du Qatar et réaffirme la position officielle de son pays.

Il rappelle la solidité des relations bilatérales entre le Burundi et l’État du Qatar, tout en saluant le rôle « crucial » de Doha dans les efforts de médiation et de consolidation de la paix en RDC. Insistant sur la nécessité de « clarifier toute incompréhension ou déclaration erronée », le Président burundais marque clairement la ligne rouge : les accusations portées par son ministre ne reflètent pas la diplomatie burundaise.

Ce désaveu public, rare par sa forme et sa rapidité, met en lumière un fonctionnement très centralisé de la politique étrangère, où le Président reprend directement la main dès que la ligne officielle est mise en cause.

Doha rassuré, mais l’incident laisse des traces

La clarification présidentielle est immédiatement saluée par le Qatar. Le ministre d’État qatari aux Affaires étrangères, Mohammed bin Abdulaziz Al-Khulaifi, a remercié le Président burundais pour sa mise au point et a réaffirmé l’engagement constant de Doha en faveur du dialogue, de la médiation et de la résolution pacifique des conflits, notamment dans la région des Grands Lacs.

Si l’incident semble diplomatiquement refermé, il laisse néanmoins des traces politiques. La séquence a exposé au grand jour des divergences internes à Bujumbura sur la lecture du conflit à l’est de la RDC, le rôle des médiateurs internationaux et l’attitude à adopter face aux grandes puissances impliquées. Petit État enclavé, fortement dépendant de ses partenaires extérieurs, le Burundi ne peut se permettre une crise ouverte avec un acteur financier et diplomatique de premier plan comme le Qatar.

Un malaise révélateur des tensions régionales

Au-delà du cas burundais, cette mésentente illustre la nervosité croissante des États de la région face à l’enlisement du conflit congolais. Entre accusations contre le Rwanda, frustrations vis-à-vis de l’inaction occidentale et rivalités d’influence entre médiateurs internationaux, la guerre à l’est de la RDC agit comme un révélateur des lignes de fracture diplomatiques.

À Bujumbura, le message présidentiel a été clair : le Burundi veut rester aligné sur les initiatives de paix reconnues et préserver ses alliances stratégiques. Reste une question sensible : le ministre des Affaires étrangères, publiquement désavoué, sort‑il durablement affaibli de cet épisode, ou n’a‑t‑il fait qu’exprimer, de manière maladroite, un malaise plus profond au sein de l’appareil d’État face à l’enlisement du dossier congolais ?

Avatar photo
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
Facebook Linkedin
Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News