À Goma, l’UE obtient des gestes d’apaisement de l’AFC/M23


Lecture 5 min.
Goma, ville de RDC
La ville de Goma en RDC

La commissaire européenne à la gestion des crises, Hadja Lahbib, a achevé, ce vendredi 20 février, une tournée délicate dans la région des Grands Lacs, marquée par une étape hautement symbolique à Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, dans l’est de la RDC.

Mandatée par les ministres des Affaires étrangères des 27 États membres de l’Union européenne, Hadja Lahbib avait pour mission d’évaluer l’aggravation de la situation humanitaire et de relayer un message clair : le respect strict du droit international humanitaire par toutes les parties au conflit.

Une tournée régionale dans un contexte d’escalade

Avant Goma, la commissaire s’est rendue successivement à Kinshasa, Bujumbura et Kigali, dans une séquence diplomatique révélatrice de la complexité régionale du conflit. La crise sécuritaire dans l’est de la RDC, alimentée par la résurgence de la rébellion du M23 et ses ramifications régionales, continue de déstabiliser l’ensemble du bassin des Grands Lacs. À Goma, elle a été reçue par les dirigeants de la rébellion AFC/M23, avec à leur tête Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et aujourd’hui coordonnateur politique du mouvement.

À l’issue des échanges, Hadja Lahbib a dressé un constat sans détour : « la situation est catastrophique ». Elle a souligné avoir personnellement visité des camps de transit et recueilli les témoignages de déplacés vivant dans des conditions précaires. « J’ai obtenu des engagements concrets de toutes les parties que j’ai rencontrées et j’espère que ces engagements seront mis en œuvre afin que cette mission porte ses fruits », a-t-elle déclaré devant la presse.

Femmes et enfants, premières victimes

Dans son intervention, la commissaire a insisté sur la dimension humaine du conflit. En tant que responsable européenne chargée de l’égalité, elle a rappelé que « les premières victimes de cette guerre sont avant tout les femmes et les enfants ».

La RDC fait face à l’une des crises humanitaires les plus graves au monde : plus de 21 millions de personnes ont besoin d’assistance, selon les estimations humanitaires. Les violences persistantes dans les provinces orientales provoquent des déplacements massifs et répétés. Des familles entières survivent dans des camps surpeuplés ou des abris de fortune, exposées aux épidémies, à l’insécurité alimentaire – qui touche près de 28 millions de personnes – et aux violences sexuelles liées au conflit. Hadja Lahbib a également relayé le message des ONG internationales et des agences des Nations unies, qui opèrent dans des conditions extrêmement difficiles.

Des gestes de « décrispation » annoncés par l’AFC/M23

La visite de la commissaire européenne semble avoir produit des effets immédiats, du moins sur le plan symbolique. Corneille Nangaa a annoncé une série de mesures qualifiées d’« actes de bonne foi ». Selon lui, plus de 41 jeunes mineurs arrêtés à Goma, associés aux FARDC et aux groupes Wazalendo, ont été libérés. Une centaine de femmes détenues à Rumangabo auraient également été relâchées. En outre, 230 soldats des Forces armées de la RDC (FARDC), pris en charge par l’AFC/M23 et soignés au camp Katindo, auraient été remis en liberté. « C’est pour montrer que nous voulons la paix, nous ne sommes pas des va-t-en guerre », a déclaré Corneille Nangaa, tout en avertissant que son mouvement se défendrait face à toute option autre que politique.

Au moment où ces annonces sont faites, dans certaines localités du Nord et du Sud-Kivu, les armes continuent de crépiter. Dans les localités de Mitimingi, Kaunda et Mbiso, dans le territoire de Masisi, au Nordk-Kivu par exemple, des affrontements ont opposé, ce vendredi, les éléments de l’AFC/M23 aux Wazalendo. Des tirs ont été également signalés dans certaines régions du territoire de Rutshuru. Tout ceci en dépit du cessez-le-feu voulu par l’Angola et censé entré en vigueur, ce 18 février.

L’Union européenne, acteur humanitaire majeur

L’Union européenne demeure l’un des principaux bailleurs d’aide humanitaire dans la région. En 2025, elle a mobilisé 129,5 millions d’euros, principalement destinés à la RDC, mais aussi aux réfugiés installés dans les pays voisins. Au-delà du financement, la mission de Hadja Lahbib vise aussi à réaffirmer le rôle diplomatique de Bruxelles dans une région où s’entremêlent enjeux sécuritaires, rivalités géopolitiques et crise humanitaire chronique.

Une question demeure désormais centrale : les engagements obtenus seront-ils suivis d’effets durables ? Cette question mérite d’être posée dans la mesure où les précédentes tentatives de désescalade dans l’est de la RDC ont souvent buté sur la méfiance entre les parties et sur la multiplicité des acteurs armés, comme la proposition de cessez-le-feu angolais ci-dessus évoquée. Les annonces de libérations constituent certes un signal, mais elles ne suffisent pas à elles seules à inverser la dynamique d’un conflit enraciné depuis des décennies.

La mission de Hadja Lahbib illustre toutefois une volonté européenne de maintenir la pression diplomatique tout en soutenant l’assistance humanitaire. La suite reste à observer.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News