
La réouverture provisoire du détroit d’Ormuz, obtenue dans le cadre d’un cessez-le-feu de deux semaines entre Washington et Téhéran, a immédiatement fait retomber la fièvre sur les marchés pétroliers. Pour l’Afrique, très exposée aux importations d’énergie et aux ruptures logistiques venues du Golfe, c’est un soulagement réel. Mais les effets seront inégaux : plus rapides sur les devises et le fret, plus lents à la pompe, dans l’aviation et sur les budgets publics.
Un soulagement immédiat, mais pas un retour à la normale
La première conséquence de la réouverture du détroit d’Ormuz est d’abord de marché. Le simple retour annoncé de la circulation dans ce passage par lequel transite habituellement environ un cinquième du pétrole mondial a suffi à faire chuter le Brent sous les 100 dollars le baril, après une envolée spectaculaire pendant la fermeture alors que la tension était à son comble suite aux déclarations guerrières des deux parties. En Afrique, cette détente profite d’abord aux pays importateurs nets d’énergie, qui sont les plus nombreux. L’Afrique du Sud en a offert un signal immédiat : le rand a bondi de plus de 2 % ce 8 avril 2026, les marchés estimant qu’un pétrole moins cher allégerait le risque d’inflation importée.
Ce répit ne doit pourtant pas être surestimé. La circulation ne redevient pas normale du jour au lendemain. Environ 130 millions de barils de brut et 46 millions de barils de produits raffinés restent bloqués sur quelque 200 tankers dans la région, tandis que les autorités américaines parlent déjà d’un embouteillage maritime à résorber. Selon nos estimations, il y aurait près de 3000 navires en attente de passage dans le détroit d’Ormuz.
Résorber le retard prendra du temps
Il faut rappeler qu’en temps normal, environ 150 navires peuvent passer chaque jour, ce qui signifie que les 15 jours de trève vont surtout permettre de résorber le retard, mais pas de reprendre le cours normal du transit.
Ainsi, l’Agence américaine d’information sur l’énergie estime que la restauration complète des flux prendra des mois, même après la réouverture. Surtout, l’IATA prévient que le kérosène pourrait rester cher longtemps en raison des dégâts subis par les capacités de raffinage régionales, celles de l’Iran en premier lieu mais aussi celles de plusieurs pays du Golfe. Pour l’Afrique, cela signifie que la baisse des tensions boursières sera plus rapide que celle des prix réels du diesel, de l’essence ou des billets d’avion.
Des gagnants temporaires, des pays encore sous pression
Les pays africains les plus fragilisés par le choc énergétique devraient être les premiers à profiter de cette détente, sans pour autant retrouver immédiatement leur équilibre. En Égypte, la facture énergétique a plus que doublé pendant la crise, poussant le gouvernement à relever les tarifs d’électricité pour les gros consommateurs et les entreprises. Au Maroc, l’État avait dû réactiver des aides au transport professionnel et Rabata construit un budget 2026 sur l’hypothèse d’un pétrole à 60 dollars, très loin des niveaux observés ces dernières semaines et sans doute ces prochains mois. La réouverture d’Ormuz offre donc un peu d’oxygène politique mais sans résoudre l’équation budgétaire contrainte.
En Afrique subsaharienne, le bénéfice sera surtout logistique. Ces derniers jours, le Ghana, le Malawi, la Tanzanie, la Mauritanie, la Gambie, le Botswana ou encore le Mali avaient relevé leurs prix des carburants, parfois brutalement. En Afrique du Sud, le diesel a bondi jusqu’à près de 26 rands le litre, obligeant Pretoria à réduire temporairement sa taxe sur les carburants. Au Kenya, des millions de kilos de thé sont restés coincés dans les entrepôts de Mombasa, avec des pertes estimées à 8 millions de dollars par semaine, à cause des détours imposés aux navires. La réouverture du détroit d’Ormuz ne fera pas disparaître instantanément ces surcoûts, mais elle peut commencer à alléger la pression sur les chaînes d’approvisionnement et permettre l’écoulement progressif des marchandises bloquées.
Le sujet spécofique des engrais, bombe à retardement
Au-delà du pétrole, le blocage d’Ormuz a privé les agriculteurs d’un intrant tout aussi vital : les engrais. Le Golfe concentre plus de 40 % des exportations mondiales d’urée ; les expéditions via le détroit se sont effondrées de 92 % en mars. En Afrique de l’Est, où la saison des semis a déjà commencé, le maïs devait être planté en mars avec des fertilisants qui n’ont jamais été livrés. La FAO estime que l’absence d’azote peut faire chuter les rendements du maïs de plus de 40 %. En Europe, les céréaliers ont sécurisé l’essentiel de la campagne d’hiver, mais la flambée de l’urée, en hausse de 30 % depuis le début du conflit, pèse déjà sur les coûts de la récolte 2027. La réouverture d’Ormuz peut freiner la spirale des prix, mais elle ne reconstitue pas en quelques jours des stocks d’intrants que cinq semaines de blocage ont épuisés.
Des gains de crise qui s’effacent, un continent encore vulnérable
Selon la note conjointe The Impacts of the Middle East Conflict on Africa, publiée le 2 avril 2026 par la BAD, l’Union africaine, le PNUD et la CEA de l’ONU, quelques pays comme le Nigeria ou le Mozambique avaient pu tirer parti des prix élevés de l’énergie, tandis que des hubs comme Maputo, Durban, Walvis Bay, Maurice, Lamu ou Addis-Abeba ont bénéficié de flux reroutés. La réouverture d’Ormuz réduit donc aussi ces gains opportunistes.
Pour le Nigeria, le bilan reste d’ailleurs contrasté : le pays profite de la hausse du brut, mais subit en même temps une inflation accrue. La raffinerie Dangote a quant à elle dû augmenter ses exportations d’essence et d’urée pour aider plusieurs voisins africains à tenir pendant la crise. L’Algérie, via Sonatrach, a également profité d’un marché du GPL en surchauffe. Mais à l’échelle continentale, la vérité demeure simple : comme la plupart des pays africains importent leurs produits pétroliers, l’Afrique a davantage à gagner d’Ormuz ouvert que fermé. En effet, l’augmentation brutale du prix de transport des marchandises avait un impact immédiat sur l’inflation dans prtiquement tous les pays africains.

Au fond, la réouverture d’Ormuz ne supprime pas la crise africaine ; elle la fait seulement changer de phase. Le continent passe d’une urgence de rupture à une période de normalisation lente, encore chère et très vulnérable à un nouvel incident. D’autant que le cessez-le-feu n’est garanti que pour deux semaines. La preuve de cette fragilité persistante c’est qu’Afreximbank vient malgré tout de lancer un programme de soutien de 10 milliards de dollars pour aider les États africains à financer leurs importations vitales, soutenir les secteurs touchés et renforcer leurs infrastructures énergétiques et logistiques.



