L’Elysée financé par l’argent de l’esclavage ! 


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Le Palais de l'Elysée, Cour d'Honneur
Le Palais de l'Elysée, Cour d'Honneur

Depuis 1848, le très aristocratique Hôtel d’Evreux, construit en 1718 pour le Comte Louis-Henri de La Tour d’Auvergne, par l’architecte Armand-Claude Mollet, a pris le nom de Palais de l’Elysée, et héberge la Présidence de la République française… Sans que personne ne se soit inquiété de l’origine tragique des fonds qui permirent sa construction. 

Le 21 mai 2026, à l’occasionde la cérémonie pour le 25ème anniversaire de l’éternelle loi «Taubira» qui porte reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme ”crime contre l’humanité”, la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, présidée par l’ancien Premier Ministre socialiste Jean-Marc Ayrault, a remis au Président de la République Emmanuel Macron, en présence de l’ancienne Garde des Sceaux Christiane Taubira, une plaque à apposer sur la façade de l’édifice… 

Présentation de la plaque en la mémoire de l’esclavage au président Macron, en présence de Jean-Marc Ayrault et Christiane Taubira

Coup de tonnerre historique

Cette plaque rappelle que la construction du Palais de l’Elysée a été financée par des capitaux liés à la traite et au commerce des esclaves.  Comment cela ?

L’épouse du premier propriétaire, Louis-Henri de La Tour d’Auvergne, comte d’Évreux, n’était autre que  Marie-Anne Crozat, fille du financier Antoine Crozat, un bourgeois qui passait à l’époque pour être l’homme le plus riche du Royaume de France. Pour le coup, la mésalliance n’était pas trop douloureuse à l’aristocrate… L’argent de la dot gommait opportunément l’origine plébéienne de la mariée -qui par ailleurs n’avait que 11 ans en 1707 à la date des noces. 

Une fortune constituée sur le dos des esclaves africains

Mais d’où Antoine Crozat tirait-il sa fortune colossale?  Tout simplement d’avoir été, sous le règne de Louis XIV,” le principal financeur du développement de l’économie esclavagiste dans les colonies françaises d’Amérique : il était impliqué dans la traite esclavagiste depuis l’Afrique, dans le commerce du tabac récolté dans les plantations des Antilles, dans l’implantation de la culture de la canne à sucre à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), dans le développement de la nouvelle colonie de la Louisiane française”, ainsi que l’indique la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, dont les travaux historiques font référence. 

Ainsi c’est à la fois le profit généré par le commerce des esclaves et la sueur de leurs muscles dans les colonies françaises d’Amérique, Haïti, Louisiane, Guadeloupe et Martinique, qui avait fait de ce financier, à l’époque où le Roi Soleil construisait Versailles, le détenteur d’une incroyable fortune. Dont il fit profiter très largement sa fille, afin qu’elle ait un destin d’aristocrate, entrant par son mariage dans l’une des plus vieilles familles de la noblesse française, et devenant Marie-Anne de La Tour d’Auvergne, Comtesse d’Evreux… Les principes de mésalliance aristocratique avaient peu de poids face à la richesse du financier… 

L’Elysée entièrement payé par les profits de l’esclavage

Louis-Henri de La Tour d’Auvergne, Comte d’Evreux, par Hyacinthe Rigault

Entre la dot de 1 500 000 livres et la valeur du Comté de Tancarville (732 000 livres) que le banquier offrit à son gendre, le Comte d’Evreux était devenu à son tour l’un des hommes les plus riches de Paris, et c’est ainsi qu’il pu acquérir un terrain sur ce qui n’était alors que “le marais des Gourdes”, entre les Champs Elysées et le faubourg Saint-Honoré, alors encore campagnard… Et y faire construire un petit château, au centre d’un grand parc, à la sortie du Paris d’alors, sur la route de Saint-Cloud… 

Etait-ce un argent maudit? Il est intéressant de constater que l’Hôtel d’Evreux n’a pas eu une grande postérité dans cette famille, puisque séparé de son épouse en 1720, Louis-Henri de La Tour d’Auvergne meurt sans postérité en 1753 et est enterré dans l’Eglise Saint-Paul-Saint-Louis, au coeur du Marais. Le Palais est alors achté par la favorite de Louis XV, née Jeanne-Antoinette Poisson, qu’il avait fait entre-temps Marquise de Pompadour, mais le petit dauphin continuait d’appeler “maman putain”. Le Palais de l’Elysée, décidément, doit beaucoup aux femmes, et son histoire raconte aussi la manière dont elles étaient traitées dans la France monarchique! 

Jardin et Hôtel d’Evreux, alors propriété de la Marquise de Pompadour

Un indispensable effort de mémoire

Evidemment les locataires de l’Elysée, présidents de la République française, ne se souviennent plus vraiment que c’est l’argent gagné sur le travail des esclaves africains déportés à Haïti ou en Louisiane qui a financé les dorures sous lesquelles ils dorment et le jardin où il se détendent…  

Au-delà de l’anecdote historique, l’exemple du Palais de l’Elysée « montre à quel point l’esclavage colonial a été le cœur d’un système économique, politique et social qui a conféré à la France une puissance mondiale, dont les effets se sont fait sentir sur tout son territoire, mais qui reposa pendant toute sa durée sur l’asservissement de 4 millions de personnes environ, et sur une idéologie raciale dont les échos se font encore entendre au XXIème siècle!« 

L’indispensable effort de mémoire auquel la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage et son président Jean-Marc Ayrault invitent aujourd’hui Emmanuel Macron est donc particulièrement bienvenu, 25 ans après la Loi Taubira, et à un moment où la résurgence d’une parole politique raciste gagne une partie des médias français. Tout cela vaut bien une plaque commémorative apposée sur les murs du Palais de l’Elysée! 

 

En complément : texte de la plaque remise au Président de la République :

Initialement édifié à partir de 1718 comme l’hôtel du Comte d’Evreux (Louis-Henri de la Tour d’Auvergne, 1679-1753), le cœur historique du Palais de l’Elysée a été financé par la fortune d’Antoine Crozat (1655-1738), son beau-père, amassée lorsqu’il était le principal acteur de l’économie esclavagiste de l’empire colonial français sous Louis XIV.

Entre 1626 et 1848, 4 millions de personnes ont été réduites en esclavage dans les colonies françaises d’Afrique, des Amériques et de l’Océan Indien : 1,5 millions de personnes nées en Afrique et victimes de la traite et 2,5 millions de personnes nées en servitude dans ces colonies.

La France leur rend hommage, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui se sont battus pour l’abolition de l’esclavage. Leurs combats ont permis à la République française de réaliser pleinement la promesse de liberté, d’égalité et de fraternité qu’elle porte depuis toujours. 

Olivier Razel
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Olivier Razel, écrivain et journaliste engagé, s’est illustré par ses contributions à Afrik.com, où il a su mêler analyse pointue et sensibilité littéraire. À travers ses articles, il explore des thématiques variées allant de la richesse culturelle de l’Afrique à des réflexions plus universelles sur l’humanisme et la mondialisation.
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