Espagne : la libération d’Ayoub Aïssiou embarrasse Madrid sur fond de narcotrafic et de connexions marocaines


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Ayoub-Aissiou

Recherché par l’Algérie et condamné dans plusieurs affaires financières, l’homme d’affaires Ayoub Aïssiou a été remis en liberté provisoire par la justice espagnole après un changement de position du parquet. Le journal El Debate révèle parallèlement l’existence d’une dénonciation le reliant à un réseau international de narcotrafic et à des membres des services de renseignement marocains. 

La décision de la justice espagnole risque d’alimenter de nouvelles interrogations entre Alger et Madrid. Arrêté en juillet en Espagne à la suite d’une demande d’extradition algérienne, Ayoub Aïssou a finalement été remis en liberté provisoire le 4 septembre. Cette décision est intervenue après un changement de position du parquet espagnol, qui avait d’abord soutenu son placement puis son maintien en détention avant de se prononcer, quelques semaines plus tard, en faveur de sa libération. L’Audience nationale a alors estimé que l’incarcération sans caution n’était plus proportionnée et que le risque de fuite n’était pas avéré.

L’homme d’affaires reste soumis à plusieurs mesures de contrôle : interdiction de quitter l’Espagne, retrait du passeport, obligation de déclarer son domicile et comparution tous les quinze jours devant la juridiction la plus proche.

Une dénonciation évoquant le narcotrafic et le renseignement marocain

L’affaire dépasse désormais le seul contentieux financier ayant conduit a la condamnation d’Ayoub Aïssiou par la justice algérienne. Le journal espagnol El Debate rapporte avoir consulté une dénonciation le plaçant au centre d’un réseau qui chercherait à acheminer des stupéfiants depuis le Brésil et la Guinée-Bissau vers l’Europe et l’Afrique du Nord, en passant par le Maroc, Algésiras, les Canaries, Ceuta et Melilla.

Le document cité par le journal mentionne trois protagonistes : Ayoub Aïssiou, des membres du renseignement marocain et Rúben Oliveira, alias « Xuxas »,  l’un des narcotrafiquants portugais disposant de la plus importante capacité logistique pour introduire de la cocaïne en Europe. La nature des acteurs cités et la dimension géopolitique des routes décrites rendent le changement d’attitude du parquet d’autant plus sensible. Le document évoque une structure qui utiliserait identités, sociétés et territoires du Maroc pour dissimuler des opérations illicites.

La proximité alléguée avec des éléments des services marocains donne à l’affaire une résonance particulière, à un moment où l’Espagne reste confrontée à la porosité de plusieurs routes maritimes et terrestres reliant l’Afrique de l’Ouest, le Maroc et ses territoires de Ceuta et Melilla.

Les jugements algériens dessinent un système financier organisé

Les trois décisions algériennes consultées montrent qu’Ayoub Aïssiou n’est pas uniquement visé par des accusations ponctuelles.

Le 4 juillet 2022, le pôle pénal économique et financier d’Alger l’a condamné, avec trois autres prévenus, à quinze ans de prison ferme et huit millions de dinars d’amende. Le jugement, prononcé par défaut, retient le détournement de fonds dans le secteur privé, le blanchiment de produits issus d’infractions de corruption et l’action dans le cadre d’un groupe criminel organisé. Les sociétés Casteel Industries et Groupe Industries Construction Management sont également condamnées ; la justice ordonne la confiscation des biens et produits illicites saisis et impose aux prévenus et aux deux entreprises de verser solidairement 500 millions de dinars de dommages et intérêts au Trésor public.

Le dossier porte sur des crédits obtenus pour financer un projet sidérurgique dans la wilaya de M’Sila. Selon le jugement, une partie des capitaux aurait ensuite été transférée hors d’Algérie, notamment vers la France et l’Espagne.

D’autres décisions évoquent des sorties de capitaux contournant le contrôle des changes, des opérations économiques appuyées sur des chèques sans provision, des sociétés liées et des financements politiques occultes. Ayoub Aïssou cumule trois condamnations algériennes représentant 55 années de prison.

Une libération qui demande des explications

La justice espagnole ne s’est pas encore prononcée sur le fond de la demande d’extradition. Sa liberté provisoire ne préjuge en rien de l’issue de la procédure.

Le changement de position du parquet soulève cependant une question car quels éléments nouveaux ont justifié qu’un homme d’affaires recherché par Alger, lourdement condamné dans plusieurs dossiers et désormais cité dans une dénonciation pour narcotrafic international, puisse quitter la prison après quelques semaines ?

Les révélations d’El Debate ne sont aujourd’hui pas confirmées par les instances judiciaires espagnoles. Mais sa remise en liberté est un épisode qui pourrait peser sur la coopération judiciaire entre l’Espagne et l’Algérie.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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