
Le ministère nigérien du Pétrole a reconnu le 12 octobre qu’un puits du bloc d’Agadem, exploité par la filiale locale du groupe chinois CNPC, rejette du brut et du gaz depuis le 25 septembre. L’enquête ouverte sur les causes de l’accident associe des experts algériens, dans le prolongement d’un rapprochement pétrolier engagé en janvier entre Niamey et Alger.
Au 12 octobre, l’éruption du puits Goumeri W-8 était « partiellement contenue, mais pas totalement maîtrisée ». Le communiqué du ministère du Pétrole, lu à la télévision nationale par son secrétaire général, Abdoulkarim Mohamed Ali, qualifie l’événement d’incident environnemental d’une « gravité exceptionnelle ». Le brut et le gaz ont été projetés à plus de dix mètres de hauteur sur ce puits du bloc d’Agadem, à quelque 1 700 km à l’est de Niamey, exploité par CNPC Niger Petroleum, filiale de la China National Petroleum Corporation. Aucun accident comparable n’avait été signalé par les autorités depuis le début de la production pétrolière nigérienne, en 2011.
La plateforme, que Goumeri W-8 partage avec les puits W-3 et W-4, est fortement dégradée et l’intégrité de ces deux installations voisines est compromise, reconnaît le ministère. Deux employés exposés dès le premier jour ont été hospitalisés. Les premières constatations écartent la piste criminelle ou terroriste, mais les causes de l’éruption restent à établir.
Le gouvernement dit avoir pris des mesures conservatoires et de contrôle à l’égard de l’opérateur, et ouvert une enquête indépendante sur les causes et les responsabilités, « avec l’appui de l’expertise algérienne ». Dès le lendemain, le ministre du Pétrole, Hamadou Tinni, a réuni en urgence ses services et des experts algériens pour examiner la situation du puits et les moyens techniques de stopper l’éruption, rapporte le Journal du Niger.
Une communication tardive
Dix-sept jours séparent le début de l’éruption du communiqué officiel. Le ministère assure avoir déployé une mission permanente sur le site dès les premières heures. Avant que le gouvernement ne s’exprime, le Groupe de réflexion et d’action sur les industries extractives au Niger (GREN) avait déjà alerté sur les risques que ces fuites font peser sur les pâturages et les ressources en eau de cette zone d’élevage.
Sur place, le pétrole répandu est retenu par des digues, des tranchées et des bassins, puis récupéré et acheminé vers la station de traitement de Goumeri. Le ministère n’a communiqué ni le volume d’hydrocarbures déversé ni la surface touchée. Les images diffusées par la télévision publique montrent une nappe de brut étalée sur plusieurs centaines de mètres.
Les limites techniques de la souveraineté pétrolière
Depuis le coup d’État de juillet 2023, la junte au pouvoir à Niamey a fait du contrôle des ressources naturelles un pilier de son discours. Le pétrole n’a pas échappé à cette ligne. En 2025, plusieurs cadres chinois du secteur ont été expulsés et le gouvernement a réclamé que la part des recrutements locaux sur les projets de CNPC passe à 80 %, contre moins de 30 % alors, selon l’agence Reuters. Le groupe chinois jugeait l’objectif irréaliste, faute de personnel nigérien qualifié en nombre suffisant.
L’accident de Goumeri confronte cette revendication à la réalité du terrain. La production nigérienne repose depuis 2011 sur le seul groupe CNPC, et l’administration n’avait jamais été confrontée à une éruption de cette ampleur. Reprendre le contrôle d’une tête de puits endommagée, alors que deux puits voisins sont fragilisés, exige des équipes spécialisées et un savoir-faire dont le Niger ne dispose pas en propre.
L’Algérie, elle, peut mobiliser ces compétences. Sonatrach exploite des gisements sahariens depuis six décennies et s’appuie sur des filiales spécialisées dans le forage (Enafor), les travaux et services aux puits (ENTP, ENSP) ou la géophysique (Enageo). En mai, la délégation d’ingénieurs nigériens reçue en Algérie avait visité plusieurs installations du groupe à Boumerdès et à Hassi Messaoud, dont des centres consacrés au forage et aux travaux pétroliers.
De Kafra à Goumeri, neuf mois de rapprochement
Le recours à Alger s’inscrit dans une reprise des relations engagée en début d’année. Le 26 janvier, le ministre d’État algérien des Hydrocarbures, Mohamed Arkab, était à Niamey pour relancer le permis pétrolier de Kafra et le gazoduc transsaharien (TSGP). Les 23 et 24 mars, la deuxième session de la Grande commission mixte, réunie à Niamey, a débouché sur une vingtaine d’accords, de la sécurité frontalière aux transports, dont un mémorandum sur les hydrocarbures.
Du 9 au 18 mai, des experts et ingénieurs du ministère nigérien du Pétrole ont étudié en Algérie l’exploration, la production et la gestion des données pétrolières, auprès de Sonatrach et de l’agence Alnaft. Le 2 juin, à Alger, trois filiales de Sonatrach ont signé des mémorandums avec la Société nigérienne du pétrole (Sonidep) : Enageo pour l’acquisition et le traitement de données sismiques, Enafor pour une coentreprise de forage, Naftal pour la distribution de produits pétroliers.
Le 13 août, les Premiers ministres Sifi Ghrieb et Ali Mahaman Lamine Zeine ont lancé sur le permis de Kafra, à environ 85 km de la frontière algérienne, un programme de quatre puits d’exploration confié à Enafor. Sonatrach est présente sur ce permis depuis 2005 par l’intermédiaire de sa filiale Sipex. Les 21 et 22 septembre, Mohamed Arkab est revenu à Niamey pour accélérer les études du tronçon nigérien du TSGP, long de 841 km.
Alger, déjà présent sur le brut d’Agadem
Un autre jalon de cette séquence rapproche Alger du bloc accidenté. Le 14 août, Sonatrach et la Sonidep ont chargé au terminal de Sèmè, au Bénin, leur première cargaison commune de Meleck, le brut extrait à Agadem et exporté par l’oléoduc Niger-Bénin. La compagnie algérienne participe donc, depuis deux mois, à la commercialisation d’une partie de la production du bloc où se trouve Goumeri.
La nature exacte de l’assistance algérienne reste à préciser. Le communiqué du 12 octobre la rattache à l’enquête sur les causes et les responsabilités, sans indiquer le nombre d’experts mobilisés, l’organisme dont ils relèvent ou leur éventuelle intervention sur le puits.
Pour le gouvernement nigérien, l’intérêt est aussi politique. L’opérateur pourrait voir sa responsabilité engagée et le ministère promet que « toutes les responsabilités seront établies et assumées » et que l’intégralité des dommages sera prise en charge. Associer à l’enquête les ingénieurs d’une compagnie nationale voisine évite à Niamey de s’en remettre au seul diagnostic de l’exploitant, avec lequel les relations sont heurtées.
Hamadou Tinni est attendu à Agadem dans les prochains jours. À la date du communiqué, aucune échéance n’avait été fixée pour estimer l’arrêt définitif de l’éruption.





