En 1956, j’étais orpheline


Lecture 6 min.
Jeune fille orpheline
Jeune fille orpheline

Je ne vous le dis pas. Vous êtes au Maroc, au chevet de la coopérative qui livre un long duel contre la soumission et la maladie. Âmes sensibles, abstenez-vous de lire la suite, s’il vous plaît.

Le fin mot de l’histoire

La coopérative nommée à tort nationale a été baptisée au Maroc, sous protectorat français. Introduite dès 1934¹, vingt-deux ans après l’instauration du protectorat français par le traité de Fès². En effet, la toute première coopérative apparue au Maroc entre « indigènes » fut constituée le 1er décembre 1934 à Agadir et baptisée ensuite Société Coopérative Artisanale des Pêcheurs Indigènes du Souss (SCAPIS).

Il convient de signaler que l’appellation « société coopérative » est entendue au sens du mode d’existence de l’entreprise coopérative, caractérisé par la vie en groupe, en société, à ne pas confondre avec « la société commerciale », qui est une tout autre forme juridique d’entreprise.

La seconde coopérative fut formée moins de six mois plus tard, le 20 mai 1935, à Biougra, toujours dans la même région du Souss (sud du Maroc). Baptisée quant à elle « Association indigène de mouture de Biougra ». Bien que le nom de coopérative ne soit pas prononcé dans la dénomination, il n’en demeure pas moins que c’est bien une coopérative, car on trouve dans cette « association » les deux éléments universels qui caractérisent toute coopérative : 1) l’élément social, association de personnes ; 2) l’élément économique, entreprise au service de ses membres.

Il convient de signaler là aussi que le terme « association de personnes » est entendu au sens du mode d’existence de l’entreprise coopérative, caractérisé par l’association de coopérateurs, un groupement qui forme à l’unisson toute alliance autour d’un projet humain, à ne surtout pas confondre avec l’organisation non gouvernementale appartenant à l’économie sociale et solidaire, nommée « association », qui partage avec la coopérative le même secteur économique.

Anne et Marie

Les coopératives presque jumelles furent baptisées par leur père fondateur, leur animateur et administrateur légal, le chef du bureau des affaires indigènes d’Agadir-Banlieue, militaire de surcroît, le capitaine François Olloix³, présenté en témoignage pour attester la paternité française de la coopérative désignée marocaine et, par conséquent, sa mise en tutelle sous protectorat français.

C’est là une première alerte signalant « l’asthme du nourrisson », dont les symptômes sont une gêne respiratoire, une respiration rapide, des sifflements, une toux sèche et persistante… L’asthme ne disparaîtra que lorsque la coopérative deviendra adulte, c’est-à-dire indépendante, quand elle appartiendra à ses membres marocains et disposera d’un cadre juridique n’autorisant un appui que pour protéger leurs intérêts et ceux de leurs partenaires.

De telles intentions sont-elles conformes à la nature coloniale et aux principes d’une administration du même nom, préceptrice des « pêcheurs indigènes » et du projet coopératif offert en prime ? « Oh ! Que nenni », objecte notre médecin.

N’émanant pas des « indigènes » eux-mêmes, le projet succombera sous le faix de la tutelle, puisque inscrit dans une logique de colonisation et dans un contexte d’hégémonie de l’Europe, qui domine le monde grâce à la puissance technologique que lui confère la révolution industrielle et au sentiment d’incarner la « civilisation », dont elle est profondément imbue.

« Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. » Alfred de Musset ne croyait pas si bien dire.

Dans cette allégorie, Anne et Marie meurent dans les bras de leur père, François Olloix. L’une à neuf ans et l’autre à treize. Elles cessèrent toute activité en 1944 et en 1948⁴. Mortes et enterrées au Maroc, toujours sous protectorat français.

Une coopérative marocaine baptisée par le capitaine François Olloix !

« Mais ce n’est qu’en 1937 que furent réellement jetées les bases d’un véritable mouvement coopératif en milieu autochtone marocain. »⁵

Et en 1956 ? Le Maroc libre décide de garder la coopérative « ressuscitée » et de l’adopter. Elle prend donc le nom de son substitut parental et sa nationalité, l’adoption étant plénière.
Une coopérative baptisée et atteinte de maladie infantile. Grande dévote du régime, Dada, nounou de son vrai nom Al-Yaqôt (le rubis), prend désormais le nourrisson sous son aile. Des hochets à foison, de tout acabit, ornent le berceau et l’encombrent de stimuli, mais rien à faire.

Le ventre creux, la petite ne pleure même pas. C’est une grève de la tétée, en signe de protestation, pour fléchir un adversaire qu’elle voit venir. Groggy, elle se laisse aller dans les bras de Dada. Le lait banni, craché, exclu, proscrit, vomi, est remplacé par l’alimentation artificielle. Mauvais pour la santé et l’économie. Bout de chou manque d’amour, petit cœur est endolori.

La coopérative ressemble à son père. Elle est en mal de coopérateurs autonomes, voilà tout. Ayant désormais le Makhzen pour soutien, elle reste marquée par deux héritages : le mouvement coopératif français et le colonialisme. Le secteur coopératif marocain en est le produit, le codicille.

Un symptôme : la confrontation entre l’identité coopérative européenne et l’identité culturelle du coopérateur marocain, privé d’une réelle autonomie. Un mariage imposé, un legs subtil. Une collusion d’intérêts, une entente secrète entre le marteau et l’enclume.
Le but : façonner l’« indigène », dénigrer sa culture, pourrir son identité, le soumettre, l’aplatir ou le faire disparaître.

« Liberté, Égalité, Fraternité ».

La coopérative en ménage

La coopérative en ménage est à la merci du pouvoir, et la misère est à son comble. Appelée au front, elle dit oui à la monarchie rapatriée depuis Antsirabé⁶, au service de son économie. Grand dessein, mais point le sien : être au service de ses membres. Somme toute, à la merci du pouvoir, elle se couche devant lui, sans délibérer.

« Makhzen », et l’on dit « magasin » aussi, la langue arabe ayant sucré, épicé et parsemé la française de lilas et d’azalées. L’entrepôt en question est entouré de secrets, chuchotés à l’oreille en conseil du palais. Bref, il désigne l’appareil d’État de toute une dynastie, sans ride, gardant jouvence, fontaine et toutes ses dents. Son soutien est pléthorique, il faut le dire et le chanter en chœur, mais il laisse des traits bizarres et des rougeurs.

Une contrefaçon, une copie caricaturale, au mépris de la politesse, sans façon. Coopérative, cruche ou potiche, allez savoir. Enfin, bon, passons !

Notes

Jean Mothes, « Le développement et l’évolution du mouvement coopératif en milieu autochtone marocain (1934-1950) », Bulletin économique et social du Maroc, p. 269, Rabat, 15 avril 1950.

Convention signée le 30 mars 1912 à Fès, au Maroc, par le diplomate français Eugène Regnault et le sultan marocain Moulay Abdelhafid. Il s’agit de l’organisation du protectorat français dans l’Empire chérifien.

Jean Mothes, « Le développement et l’évolution du mouvement coopératif en milieu autochtone marocain (1934-1950) », Bulletin économique et social du Maroc, p. 269, Rabat, 15 avril 1950.

Idem.

Idem.

Ville de Madagascar où fut exilée la famille royale marocaine par les autorités françaises (1953-1955).

Newsletter Source préférée