Diplomatie : l’offensive de charme de Han Zheng en Afrique de l’Est et australe


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Alors que 2026 marque le 70e anniversaire des relations diplomatiques sino-africaines et le lancement de l’Année sino-africaine des échanges humains et culturels, le vice-président chinois Han Zheng a entamé le 22 mars une tournée de huit jours sur le continent. Trois étapes, Kenya, Afrique du Sud, Seychelles pour un même objectif : mettre en œuvre les engagements du sommet du FOCAC de Pékin (septembre 2024), où la Chine avait promis 360 milliards de yuans (environ 50,7 milliards de dollars) de soutien financier à l’Afrique sur la période 2025-2027.

Le choix de l’émissaire n’est pas anodin. Huitième figure de la hiérarchie chinoise, Han Zheng est l’homme que Xi Jinping déploie quand il veut signifier le sérieux sans créer de précédent protocolaire : c’est lui qui avait représenté Pékin à l’investiture de Donald Trump en janvier 2025. Détail significatif : sur chacune de ses trois étapes, Han Zheng rencontre non pas les chefs d’État, mais les vice-présidents. Kithure Kindiki au Kenya, Paul Mashatile en Afrique du Sud, Sébastien Pillay aux Seychelles. Un format de vice-président à vice-président qui traduit la volonté chinoise de tisser des liens institutionnels durables, à l’abri des aléas électoraux, avec des dirigeants susceptibles d’accéder un jour au pouvoir suprême.

Le Kenya, vitrine de la « modernisation partagée »

Première étape de ce périple : Nairobi, où Han Zheng est arrivé le dimanche 22 mars, accueilli par le secrétaire d’État aux Affaires étrangères Musalia Mudavadi et l’ambassadrice de Chine Guo Haiyan. Dès le lendemain, le vice-président chinois participait au Forum d’affaires Kenya-Chine, qui réunissait plus de 350 représentants des secteurs public et privé des deux pays.

Le message principal portait sur l’entrée en vigueur, le 1er mai prochain, du traitement zéro tarif annoncé par Xi Jinping lors du 39e sommet de l’Union africaine en février 2026. Précision capitale : cette franchise douanière ne concerne pas uniquement le Kenya, mais les 53 pays africains entretenant des relations diplomatiques avec Pékin. Seul l’Eswatini, allié de Taïwan, en est exclu, et elle couvre la quasi-totalité des lignes tarifaires, soit un accès sans précédent au marché chinois de 1,4 milliard de consommateurs.

Trois propositions pour la coopération

Han Zheng a formulé trois propositions pour renforcer la coopération bilatérale : consolider la confiance stratégique mutuelle en alignant les stratégies de développement chinoises et la Kenya Vision 2030 ; approfondir la coopération mutuellement bénéfique ; et soutenir les pays africains, dont le Kenya, dans la transformation de leurs « avantages en ressources en forces de développement ».

Le symbole le plus parlant est venu en fin de journée : Kindiki et Han Zheng ont donné ensemble le coup d’envoi du premier convoi d’exportations kényanes destinées à bénéficier du régime zéro tarif, depuis le terminus ferroviaire SGR de Nairobi. Le chargement, 54 conteneurs d’avocats, d’huile d’avocat, de café, de peaux et de haricots verts, illustre concrètement la volonté affichée de rééquilibrer une balance commerciale très déficitaire pour le Kenya (environ 500 milliards de shillings, soit quelque 4 milliards de dollars).

En toile de fond, le lancement trois jours plus tôt, le 19 mars, de la construction de l’extension du SGR de Naivasha à Kisumu puis Malaba (371 km, environ 500 milliards de shillings). Ce projet, bloqué pendant six ans après le retrait du financement de la Banque Exim chinoise, a été relancé sous un montage financier revu : la Chine financerait désormais environ 30 % du coût, le Kenya 30 %, le solde devant provenir d’investisseurs privés et potentiellement d’une obligation Panda libellée en yuans. L’entreprise chinoise CCCC (China Communications Construction Company) reste le constructeur principal. À terme, cette ligne doit connecter le port de Mombasa aux marchés enclavés de l’Ouganda, du Rwanda, du Burundi et de la RDC — même si le tronçon ougandais Malaba-Kampala a été confié, lui, à la firme turque Yapi Merkezi pour 2,2 milliards de dollars.

Afrique du Sud : le pilier commercial et minier

Après le Kenya, la délégation chinoise est attendue à Pretoria pour rencontrer le vice-président Paul Mashatile. Les enjeux y sont considérables : l’Afrique du Sud est de loin le premier partenaire commercial de Pékin sur le continent, avec un commerce bilatéral de 52,4 milliards de dollars en 2024. Pilier des BRICS+, Pretoria est aussi un fournisseur stratégique de minéraux critiques (platine, manganèse, chrome) essentiels aux chaînes d’approvisionnement de la transition énergétique.

Les Seychelles : l’océan Indien dans le viseur

La visite intervient dans un contexte particulier pour l’Afrique du Sud, frappée par l’annonce de droits de douane américains de 30 % sur ses exportations, ce qui renforce mécaniquement l’attractivité de l’offre chinoise de franchise douanière totale. Les discussions devraient porter sur l’accord-cadre de partenariat économique en cours de négociation, dont la finalisation d’un accord de récolte anticipée (Early Harvest Agreement) était attendue pour mars 2026.

Dernière étape, plus brève mais symboliquement forte, l’escale aux Seychelles souligne l’intérêt croissant de Pékin pour la sécurité maritime et l’économie bleue dans l’océan Indien. En rencontrant le vice-président Sébastien Pillay, Han Zheng cherche à consolider un partenariat stratégique avec cet archipel situé sur des routes maritimes vitales pour le commerce sino-africain.

Ce que cette tournée révèle de la doctrine chinoise en 2026

Le premier axe est celui du rééquilibrage commercial. Confrontée aux critiques récurrentes sur l’asymétrie des échanges, la Chine ouvre grand ses portes aux produits africains : le traitement zéro tarif pour 53 pays représente un renoncement estimé à 1,4 milliard de dollars de recettes douanières, un investissement diplomatique assumé face à une concurrence occidentale de plus en plus contestée et au moment où Washington multiplie les mesures protectionnistes.

Le deuxième axe concerne la mutation du modèle infrastructurel. Fini l’ère des mégaprojets financés à 90 % par Pékin. Le SGR kényan illustre un nouveau schéma : co-financement, diversification des sources, transfert partiel du risque. Le plan d’action FOCAC 2025-2027 prévoit seulement 30 projets de connectivité sur trois ans, contre des centaines auparavant, mais mise sur des projets plus petitset tournés vers le numérique, l’énergie verte et la formation professionnelle (les ateliers Luban, par exemple).

Le troisième axe est celui de l’influence de long terme. En multipliant les rencontres de vice-président à vice-président, Pékin construit des relations avec la prochaine génération de dirigeants africains. L’Année sino-africaine des échanges humains et culturels, proclamée pour 2026, accompagne cette stratégie avec des bourses d’études, des partenariats audiovisuels et un objectif d’un million d’emplois créés sur le continent d’ici 2027.

À mi-parcours de sa tournée qui s’achèvera le 30 mars, Han Zheng semble remplir la mission que lui a confiée Xi Jinping : démontrer que, dans un contexte de guerre tarifaire mondiale et de tensions sino-américaines, le dragon chinois n’a pas l’intention de relâcher son étreinte sur le continent africain. Reste à savoir si, côté africain, cette offensive de charme saura dissiper les inquiétudes persistantes sur le poids de la dette et la dépendance croissante envers Pékin.

Franck Biyidi
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Franck Biyidi est diplômé de l'IRIC (Institut des Relations Internationales du Cameroun) je suis spécialiste des relations internationales au sein de la Francophonie et de l'Union Africaine et de tout ce qui touche la diplomatie en Afrique francophone
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