
À Washington, en marge des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale, les pays emprunteurs ont inauguré la toute première plateforme qui leur est dédiée. La CNUCED en assure le secrétariat.
C’est une étape importante dans la lente refonte de l’architecture financière internationale. Réunis ce mercredi 15 avril 2026 à Washington, en marge des réunions de printemps du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, les ministres des Finances et gouverneurs de banques centrales des pays en développement ont officiellement lancé la Plateforme des emprunteurs (Borrowers’ Platform). Cet espace inédit doit permettre aux États débiteurs du Sud de parler d’une seule voix sur la problématique de la dette. Portée par les États membres, elle bénéficie du secrétariat de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED).
Une asymétrie historique au cœur du système financier mondial
Depuis plus de soixante-dix ans, les créanciers disposent de forums structurés pour coordonner leurs positions : le Club de Paris pour les créanciers publics bilatéraux, le Club de Londres pour les banques privées, l’Institut de la finance internationale pour les investisseurs, et plus récemment le Cadre commun du G20 ainsi que le Global Sovereign Debt Roundtable (GSDR) copiloté par le FMI, la Banque mondiale et la présidence du G20.
Rien de comparable n’existait jusqu’ici du côté des emprunteurs, condamnés à négocier en ordre dispersé, souvent sans expertise équivalente à celle de leurs interlocuteurs. Penelope Hawkins, responsable par intérim du département « dette et financement du développement » à la CNUCED, a résumé cette asymétrie dans une formule frappante rapportée par Reuters : le Club de Paris disposerait de « soixante-dix ans d’avance » sur un éventuel « club des emprunteurs ».
Cette asymétrie a un coût concret. Les pays en développement empruntent, en moyenne, à des taux d’intérêt plus du double de ceux consentis aux économies avancées, a rappelé le secrétaire général des Nations unies António Guterres lors de l’ouverture de l’événement. Un différentiel qui, selon lui, illustre l’inégalité logée au cœur de l’architecture financière mondiale.
Une promesse née du Compromis de Séville
La Plateforme des emprunteurs n’est pas sortie de nulle part. Elle figure parmi les engagements adoptés en juillet 2025 lors de la Quatrième Conférence internationale sur le financement du développement (FfD4), à Séville. Le « Compromiso de Sevilla » ou Compromis de Séville prévoyait explicitement la création d’une plateforme pour les pays emprunteurs, soutenue par les institutions existantes et dotée d’un secrétariat onusien.
Elle complète une autre initiative lancée en octobre 2025 lors de la 16e session de la CNUCED : le Forum de Séville sur la dette, co-piloté par l’Espagne, la CNUCED et le Département des affaires économiques et sociales de l’ONU (DESA). Là où le Forum de Séville vise à faire dialoguer créanciers, emprunteurs, société civile et experts, la Plateforme des emprunteurs, elle, est strictement réservée aux débiteurs. Deux outils complémentaires : l’un pour dialoguer, l’autre pour s’organiser.
L’Égypte et le Pakistan à la manœuvre, la Zambie pour l’Afrique
La gouvernance initiale a été confiée à un groupe de travail présidé par l’Égypte, vice-présidé par le Pakistan, et incluant la Colombie, le Honduras, les Maldives, le Népal et la Zambie. Pour le continent africain, qui concentre une part décisive des 54 pays identifiés par la CNUCED comme dépensant davantage pour rembourser leur dette que pour la santé ou l’éducation, la présence de l’Égypte à la barre et de la Zambie, véritable « cas d’école » ayant traversé un long cycle de restructuration dans le cadre du G20, est hautement stratégique.
Le ministre égyptien des Finances, Ahmed Kouchouk, a placé l’événement dans une perspective offensive : ce qui n’était qu’une « aspiration de longue date » des pays en développement devient désormais un pas collectif concret. Son homologue pakistanais, Muhammad Aurangzeb, figurait également parmi les intervenants, aux côtés d’António Guterres et de Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la CNUCED.
Sur le plan institutionnel, la structure prévoit un Conseil de gouvernance composé de ministres des Finances et de gouverneurs de banques centrales, épaulé par un Comité de pilotage réunissant de hauts fonctionnaires techniques. L’adhésion est volontaire et réservée aux États membres de l’ONU qui sont emprunteurs nets et ne siègent pas, à titre principal, dans les clubs de créanciers.
Ni Club de Paris bis, ni forum de négociation
La CNUCED a été claire : la Plateforme n’entend pas dupliquer ni concurrencer les mécanismes existants. Elle n’est ni un forum de restructuration collective, ni un instrument de négociation bloc contre bloc, ni une entité dictant des normes juridiques mondiales. Il s’agit d’un espace d’apprentissage entre pairs, d’échange d’expériences et de plaidoyer collectif, sur une base volontaire et non contraignante.
L’initiative se positionne par ailleurs en écho critique à la frustration croissante autour du Cadre commun du G20, lancé en pleine pandémie de Covid-19. Cinq ans après son lancement, ce cadre n’aurait produit que trois restructurations pleinement abouties, c’est à dire un bilan jugé décevant au regard de l’ampleur des tensions sur la dette dans le Sud.
Du côté de la société civile, l’accueil est enthousiaste. Pour Iolanda Fresnillo, responsable du plaidoyer au Réseau européen sur la dette et le développement (Eurodad), ce lancement constitue une « étape majeure dans le rééquilibrage » des rapports de force au sein de la gouvernance économique mondiale.
Signal aux marchés et feuille de route jusqu’en octobre 2026
Au-delà du symbole, les objectifs sont pragmatiques. Il s’agit de renforcer les capacités techniques des États, d’améliorer la transparence des données et d’envoyer un signal positif aux marchés. Une meilleure préparation des débiteurs et des pratiques de soutenabilité renforcées peuvent, à terme, faire baisser le coût du capital pour les pays du Sud.
La cérémonie du 15 avril ouvre une période intérimaire. Un programme de travail a été adopté jusqu’en octobre 2026 : il s’agira de finaliser les modalités définitives, d’élargir le cercle des pays membres, une première vague d’invitations a été adressée en mars 2026, et de fixer une gouvernance pérenne.
Pour l’Afrique, un enjeu vital
Pour les pays africains, dont la dette extérieure pèse de manière structurelle sur les budgets consacrés au climat et aux services sociaux, l’enjeu est considérable. L’encours de la dette extérieure des pays en développement a atteint 11 700 milliards de dollars fin 2024, et ces pays ont consacré 921 milliards de dollars au seul service de leur dette.
La Plateforme ne résoudra pas seule une crise aussi profonde. Mais elle offre, pour la première fois depuis le Groupe de Carthagène en 1984, un instrument permanent permettant au Sud global de ne plus subir, seul et en ordre dispersé, les règles écrites ailleurs. Pour l’Afrique, qui a vu ses spreads souverains s’envoler ces dernières années, la perspective d’un « club » des débiteurs doté d’une véritable capacité technique est, en soi, un acquis politique majeur.



