
Depuis plusieurs semaines, les coupures d’électricité rythment à nouveau le quotidien de nombreux Sénégalais. Dans certains secteurs, les populations disent subir jusqu’à six interruptions par jour. En pleine période de chaleur, ces délestages transforment les nuits en calvaire, perturbent les activités économiques et ravivent la colère des usagers. Alors que la SENELEC évoque officiellement des incidents techniques et des difficultés d’approvisionnement en combustible, un agent de la société, qui a requis l’anonymat, pointe également un problème de calendrier dans la transition des centrales vers le gaz.
Le courant s’en va, revient, puis disparaît encore. Depuis plusieurs semaines, la scène se répète dans de nombreux foyers sénégalais. Parfois en pleine journée, souvent au moment où la chaleur devient difficilement supportable et, surtout, durant la nuit. Pour les populations confrontées à ces interruptions à répétition, la patience commence sérieusement à s’épuiser. Certains ménages disent enregistrer jusqu’à six coupures au cours d’une même journée.
Des nuits rendues interminables par la chaleur
À Dakar comme dans plusieurs autres localités, chaque interruption remet les mêmes problèmes sur la table : ventilateurs et climatiseurs à l’arrêt, téléphones impossibles à recharger, aliments menacés dans les réfrigérateurs, commerces perturbés et activités professionnelles ralenties. C’est une fois la nuit tombée que les coupures deviennent particulièrement pénibles. Dans une période marquée par de fortes températures, l’arrêt des ventilateurs suffit à bouleverser le sommeil de familles entières. Les fenêtres s’ouvrent dans l’espoir de faire entrer un peu d’air. Les habitants sortent parfois des chambres devenues trop chaudes.
Lorsqu’elle revient, l’électricité apporte quelques instants de soulagement. Mais la crainte d’une nouvelle coupure demeure. Cette répétition des interruptions nourrit surtout un profond sentiment d’exaspération. Après plusieurs années durant lesquelles les délestages semblaient s’être éloignés du quotidien d’une grande partie des Sénégalais, leur retour brutal réveille de mauvais souvenirs. La situation a désormais suffisamment pris d’ampleur pour pousser la direction de la Société nationale d’électricité du Sénégal à s’expliquer publiquement.
Un agent de la SENELEC évoque un problème de « timing »
Le directeur général de la SENELEC, Papa Toby Gaye, a évoqué ces derniers jours plusieurs facteurs, notamment des incidents techniques touchant certaines unités importantes de production, des contraintes d’approvisionnement en combustible et des difficultés de trésorerie. Une panne touchant le dispositif de stockage et de regazéification de Karpowership aurait notamment privé le réseau d’environ 200 MW de capacité de production. Mais, en interne, une autre lecture de la crise se fait entendre. Interrogé sous le couvert de l’anonymat, un agent de la SENELEC évoque les conséquences d’un décalage entre la transformation programmée du parc de production électrique et la disponibilité effective du gaz.
« La plupart de nos machines ont été paramétrées pour fonctionner au gaz. Or, ce gaz n’est toujours pas disponible. Il y a un problème de timing qui est à l’origine de ces délestages. À l’heure actuelle, nos machines devaient fonctionner au gaz. Sauf qu’à ce jour, c’est du diesel qui est disponible et peu de nos machines sont encore au diesel. C’est un problème de calendrier, de planification en lien avec la politique de l’État sénégalais », confie-t-il. Ces confidences interviennent dans un contexte où le Sénégal a engagé depuis plusieurs années sa stratégie dite de « Gas to Power », destinée notamment à convertir une partie de son parc thermique au gaz.
Commerces et petites activités sous pression
La transition est au cœur des projets énergétiques de la SENELEC. Dans son rapport annuel 2024, l’entreprise indiquait notamment avoir conclu un contrat de cinq ans avec Elton pour l’approvisionnement en gaz naturel liquéfié, en attendant la disponibilité du gaz domestique annoncée dans ce document pour 2028. Un document de planification du secteur énergétique sénégalais prévoyait également la conversion progressive au gaz de plusieurs centrales, dont celles de Malicounda et de Cap des Biches. Pendant que les explications techniques s’accumulent, les conséquences, elles, sont directement ressenties dans les foyers et les entreprises.
Pour les petits commerces dépendant fortement de l’électricité, les coupures de courant peuvent naturellement devenir une source de pertes. Boutiques équipées de congélateurs, restaurants, ateliers, salons de coiffure ou services numériques doivent composer avec un approvisionnement devenu imprévisible. Ceux qui disposent de groupes électrogènes doivent supporter une dépense supplémentaire en carburant. Les autres attendent simplement le rétablissement du courant. Les interruptions répétées de courant soulèvent également des inquiétudes autour des équipements électriques.
Une crise qui met la SENELEC sous pression
À chaque retour du courant, les usagers redoutent les variations de tension susceptibles d’endommager téléviseurs, réfrigérateurs, climatiseurs ou appareils informatiques. Cette nouvelle séquence de délestages intervient alors que les besoins en électricité du Sénégal ne cessent de progresser. D’après les données publiées par la SENELEC, la production nationale reste largement dominée par les sources thermiques, malgré la montée en puissance de l’hydraulique, du solaire et de l’éolien. En 2025, la production thermique représentait ainsi 5 832,76 GWh sur un total de 7 486,33 GWh produits.
Cette dépendance rend particulièrement sensibles les problèmes touchant les grandes unités de production et leur approvisionnement en combustible. La direction de la SENELEC a assuré espérer un retour à la normale rapide. Mais sur le terrain, les usagers attendent désormais des résultats plus que des promesses. Après plusieurs semaines de perturbations, la question revient dans les conversations à chaque fois que les ampoules s’éteignent : quand ces délestages prendront-ils réellement fin ? Dans la chaleur des maisons privées de ventilation et derrière les rideaux métalliques de commerces paralysés, l’impatience grandit.




