Dakar plongé dans le noir


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Les Dakarois sont quotidiennement plongés dans le noir, depuis plusieurs mois, à cause des opérations de délestage. Une situation dont les conséquences sur le plan sanitaire, économique et social sont dramatiques. Les agressions, entre autres, ne cessent de se multiplier dans la capitale sénégalaise.

Les interruptions brusques et longues de courant étant devenues quotidiennes dans la plupart des quartiers de Dakar et de sa périphérie, les gens hésitent à sortir le soir, par peur des agressions, et la conservation des aliments préoccupe de plus en plus les ménages. «Avec ces délestages, je me demande ce qu’on ose mettre dans notre frigo », explique Bator Sall, en rechargeant son téléphone portable sur une prise électrique de son bureau, puisqu’il n’a pu le faire la veille à son domicile, faute d’électricité. Le libre accès à une énergie fiable est rare dans les villes ouest-africaines. Au Sénégal, où les coupures de courant sont fréquentes pendant la période des grandes chaleurs du fait de l’utilisation intensive des systèmes de climatisation, il y a bien longtemps qu’on n’avait pas connu pareils désagréments.

« Ça fait 30 ans qu’on a pas vécu ce genre de situation »

« Ça fait 30 ans qu’on a pas vécu ce genre de situation », lance Samuel Diadhiou, un entraîneur sportif rentré vivre au pays en 1976, après avoir passé plusieurs années en Europe. Et pour les entreprises et organisations internationales ayant choisi d’installer leur siège ouest africain à Dakar, parce que la ville est supposée disposer de réseaux électrique, d’adduction d’eau et téléphonique très fiables, la vie est devenu un véritable calvaire ; et on ne compte plus les plantages informatiques. Les délestages touchent désormais le centre-ville, jusque-là épargné, certains quartiers étant parfois privés de courant pendant plus de 20 heures. « Un pays à sec », titrait le journal Le Quotidien qui indiquait dans son éditorial qu’« en 2006, Dakar est comme Conakry », la capitale guinéenne, où les étudiants révisent tous les soirs sous les réverbères de l’aéroport- le seul endroit éclairé la nuit.

Alors qu’elle fait face à la grogne des consommateurs qui ne supportent pas ces délestages intempestifs, la Senelec, la société nationale d’électricité, explique ces coupures par l’indisponibilité depuis décembre dernier, d’une unité de production qui fournit en temps normal 50 mégawatts, et par l’incapacité de la Sar, la société africaine de raffinage – dont le gouvernement est actionnaire – de fournir le diesel oil nécessaire à l’alimentation d’une turbine à gaz. Selon la Sar, l’Etat lui doit près de 30 milliards de francs CFA (55 millions de dollars américains), une somme que conteste la Senelec. Alors que la polémique se poursuit, la production de la Senelec a baissé de 150 mégawatts, soit près de 50 pour cent de la demande, a déclaré à la presse Samuel Sarr, le directeur générale de l’entreprise. « La seule alternative était de réduire la demande de la clientèle pour réaliser l’équilibre entre la production et la demande », a-t-il expliqué.

Malgré les délestages, les demandes d’abonnement sont en hausse

Et une baisse de la demande d’abonnement est peu probable. Selon la commission de régulation de l’énergie, la demande au Sénégal croît chaque année d’environ 10 pour cent, sollicitant toujours plus des installations vieilles de 20 ou de 40 ans, même si l’installation de la toute récente centrale électrique du pays remonte aux années 1990. Entre-temps, le gouvernement construit de nouvelles autoroutes et des échangeurs. La mairie de Dakar, la capitale, a entrepris des travaux d’embellissement en plantant des arbres et en installant des réverbères pour éclairer les rues souvent obscures de la ville. Mais ces nouvelles installations – encore dans leurs emballages plastiques – pourraient bien ne pas être utilisées dans un avenir proche. Et en se fondant en excuses dans la presse locale pour « les désagréments causés par les coupures de courant, tout en promettant de faire de son mieux pour que la situation revienne à la normale », la Senelec indique toutefois que les délestages continueront et qu’ils cesseront fin 2006 avec la mise en place du projet « Suxali Senelec », ‘revitaliser’ en wolof.

Pour les abonnés frustrés et inquiets – pour leur sécurité, la conservation de leurs vivres dans les réfrigérateurs et les pertes financières que ces coupures font subir aux petits commerces – la solution à ces problèmes doit être immédiate. Selon un employé d’une épicerie de Dakar, qui a requis l’anonymat, la population ne va pas supporter cette situation bien longtemps. « Si cela continue ainsi, il est possible que les gens descendent dans la rue ». Il était devenu impossible de gérer les denrées du magasin, qui comptait plusieurs réfrigérateurs pour conserver les produits laitiers et la viande, a-t-il expliqué.
Selon Mor Mbaye, qui dirige un atelier de couture à Pikine, une ville de la banlieue dakaroise où vit près d’un million de personnes, la sécurité est rapidement devenue un problème majeur. « Je ne parle même plus des arrêts répétés de travail et du risque de voir nos machines abîmées.

Recrudescence des agressions

Mais l’obscurité qu’il fait tous les soirs à Pikine a causé la recrudescence des agressions physiques », a-t-il indiqué. En attendant, les coupures ont provoqué une hausse des prix dans tous les secteurs de l’économie. Ainsi, ces délestages ont parfois entraîné un retard dans la parution de certains journaux, et les entreprises disposant de groupes électrogènes ont vu leurs dépenses croître de manière significative. En trois semaines, une entreprise installée dans le centre-ville a dépensé en diesel oil l’équivalent de ce qu’elle a payé en carburant pour alimenter son groupe durant les six mois précédents.

Selon Amadou Abdoulaye Aidara, le président de l’association de défense des droits des consommateurs (d’ADEETELS), les habitants de la capitale pensaient que l’ère des délestages fréquents et interminables était révolue. Lorsque ce type de problème s’est posé, il y a quelques années, la Senelec avait installé une nouvelle unité de production et promis d’importantes améliorations. « Ils ont fait tellement de promesses… ils ne sont plus crédibles », a-t-il affirmé. Pour lui, la solution passe par une privatisation de la Senelec, une mesure prise un temps, dans les années 1990, avant que l’Etat ne reprenne le contrôle de la société. Face à des équipements obsolètes, une demande de plus en plus forte et une absence de financement, la nouvelle stratégie de l’entreprise prévoit un plan d’accroissement de l’investissement privé.

Certains observateurs ont émis des réserves sur le plan d’investissement et de recapitalisation proposé par la direction de l’entreprise. La représentation de la Banque mondial au Sénégal a récemment déclaré que bien qu’elle admette qu’il est important que la Senelec restructurer ses finances, l’entreprise doit faire preuve de prudence car son plan présente des risques pour les finances et la réputation de l’Etat et de l’entreprise ». Mais avant toute chose, l’Etat devrait se prononcer sur son désengagement de l’entreprise publique et la Senelec devrait prouver aux investisseurs potentiels qu’elle est à même de générer des bénéfices intéressants.

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