
Devant les acteurs du secteur forestier réunis à Man, dans l’ouest ivoirien, le ministre des Eaux et Forêts, Jacques Assahoré Konan, a livré des chiffres qui actent un recul historique : depuis l’indépendance, la Côte d’Ivoire a perdu entre 80 % et 90 % de son couvert forestier. Un effondrement ancien, aggravé par l’agriculture, l’exploitation illégale du bois et l’occupation des aires protégées.
Le ministre des Eaux et Forêts a tenu à s’adresser depuis Man, ancienne vitrine de la forêt ivoirienne, aux acteurs régionaux de la filière. Jacques Assahoré Konan a rappelé combien la fôrêt avait reculée : la Côte d’Ivoire comptait près de 16 millions d’hectares de forêts au moment de son indépendance, en 1960. Elle n’en compterait plus qu’environ 3 millions aujourd’hui.
« Nous avons perdu entre 80 % et 90 % de notre couvert forestier », a-t-il déclaré, confirmant un recul que la FAO et le BNETD documentent depuis plusieurs années. Le choix de Man a son importance. En effet, dans l’ouest du pays, plusieurs zones protégées ont été grgnotées. La forêt classée du Mont Péko, notamment, sert d’exemple pour montrer l’impact de la dégradation du patrimoine forestier ivoirien.
Le cacao au cœur de la pression
La déforestation ivoirienne n’a pas une seule cause. Elle résulte d’un enchevêtrement de facteurs : extension des cultures, exploitation forestière, orpaillage clandestin, infrastructures, feux de brousse et occupation illégale de certaines aires protégées. Mais l’agriculture reste le premier moteur du phénomène.
Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire a financé sa croissance agricole en rognant sur la forêt. L’expansion des plantations de cacao, mais aussi d’hévéa, de palmier à huile ou d’anacarde, a grignoté année après année les espaces forestiers. Selon le ministère et les travaux du CIRAD, des dizaines de milliers d’hectares disparaissent encore chaque année malgré les engagements pris par les pouvoirs publics et les filières agricoles.
Situé non loin de Man, le parc du Mont Péko a subi une occupation agricole massive, longtemps difficile à contenir. Malgré les opérations de déguerpissement, les plans de relocalisation et les annonces de restauration, le recul de la forêt y a laissé des traces profondes.
Changer de méthode pour protéger la forêt
À Man, Jacques Assahoré Konan est resté sur une ligne de franchise. Il a reconnu que les efforts engagés restent insuffisants face à l’ampleur de la crise. Le ministre a élargi son propos aux ressources en eau, à la qualité des sols et à la biodiversité.
Selon lui, l’heure est à l’exécution, plus aux constats. Depuis sa prise de fonctions, le ministre veut recentrer son administration sur des résultats mesurables. Il a engagé un audit interne du secteur et fixé plusieurs priorités. Reprise du contrôle du domaine forestier, lutte contre l’exploitation illégale du bois, action contre l’orpaillage clandestin, sécurisation des aires protégées et implication plus directe des populations rurales dans la restauration : l’ordre des priorités a été posé.
Ce dernier point est sans doute le plus sensible. La reforestation ne peut pas être imposée uniquement depuis Abidjan. Dans les zones rurales, les habitants vivent souvent de terres gagnées sur la forêt. Sans alternatives économiques crédibles, les interdictions restent difficiles à faire respecter. D’où le recours croissant à l’agroforesterie, aux plantations villageoises et aux mécanismes de rémunération des efforts de restauration..
Le défi des 20 % d’ici 2030
L’État ivoirien s’est engagé à porter le couvert forestier à 20 % du territoire d’ici 2030. Le ministère revendique déjà la restauration de plus de 61 000 hectares de terres dégradées en 2025 et la montée en puissance de l’École nationale des Eaux et Forêts. Mais l’écart à combler reste considérable. Pour inverser six décennies de recul, il faudra planter des arbres, mais aussi protéger durablement les espaces restaurés, sanctionner les filières illégales et mieux encadrer l’expansion agricole.
La pression vient aussi de l’extérieur. Avec le règlement européen sur la déforestation importée, les produits issus de terres déboisées après décembre 2020 risquent d’être exclus du marché européen. Pour le cacao ivoirien, premier produit d’exportation du pays, l’accès au marché européen est en jeu. La traçabilité des parcelles, la certification et la protection des forêts deviennent désormais des conditions d’accès aux marchés.
À Man, Jacques Assahoré Konan a donc voulu faire passer un message de fermeté. La forêt ivoirienne ne peut plus être traitée comme une réserve inépuisable. Après soixante-cinq ans de recul continu, la marge de manœuvre s’est resserrée, et l’équation forestière conditionne désormais autant l’équilibre écologique du pays que ses débouchés agricoles à l’exportation.




