
Neuf ans après son Ours d’argent pour Félicité, Alain Gomis revient à Berlin avec Dao, une fresque de trois heures où un mariage en France dialogue avec une cérémonie funéraire en Guinée-Bissau. Ce film, porté par une poignée d’acteurs et de non-professionnels, est une méditation sur ce qui unit les familles diasporiques, sur l’héritage et sur ce que Gomis appelle le « mouvement perpétuel » du DAO, la circularité qui relie l’Afrique et la France, les vivants et les morts, la fiction et la réalité.
Alain Gomis n’est pas un cinéaste discret. Depuis son premier long-métrage L’Afrance en 2001 (primé à Locarno), le réalisateur franco-sénégalais s’impose comme une figure incontournable du cinéma africain contemporain. Ses films sont des déclarations d’intention : des regards intimes sur les vies ordinaires, les passages, les transformations.
De Félicité à Dao : le parcours d’un cinéaste qui rend hommage à l’Afrique
En 2013, son film Tey remporte déjà un prix important au FESPACO (le festival panafricain du cinéma). Puis vient Félicité en 2017, qui marque un tournant. Ce film sur une chanteuse de bar à Kinshasa devient un événement international : l’Ours d’argent à Berlin, l’Étalon d’or du FESPACO, les circuits de festivals mondiaux. Félicité consacre Gomis comme un auteur majeur, un cinéaste qui sait filmer la douleur et la beauté des femmes africaines sans condescendance, avec une tendresse presque incontournable.
Après ce sommet, il aurait pu se reposer sur ses lauriers. Au lieu de cela, Gomis disparaît. Pas du cinéma, mais de la visibilité publique. Il fonde en 2018 le Centre Yennenga à Dakar, une école-laboratoire de cinéma destinée à former les cinéastes ouest-africains. Il cultive une vision : faire émerger des voix africaines de derrière les caméras, pas juste devant. Et pendant ce temps, quelque chose de très personnel travaille le réalisateur : la mort de son père en Guinée-Bissau, en 2018, au cours d’une cérémonie funéraire traditionnelle qui l’a profondément marqué.
Dao : de la Guinée-Bissau aux Yvelines, une histoire de retours
Dao n’est pas né d’un concept ou d’un scénario bien ficelé. Gomis l’explique lui-même : c’est un film fait « de petits détails mis bout à bout, qui s’entremêlent pour former une mosaïque ». Tournée en seulement vingt jours, dix en Guinée-Bissau, dix dans les Yvelines, la production est impressionnante de rapidité. Deux cents heures de rushes. Presque pas de dialogue écrit à l’avance. Les acteurs et non-professionnels construisent les scènes en temps réel, guidés par les intentions du réalisateur.
Le film se structure autour de deux cérémonies qui ne cessent de se rapprocher, de se mêler. D’un côté, une famille française d’origine africaine se prépare pour le mariage d’une jeune femme en région parisienne. De l’autre, dans un village de Guinée-Bissau, d’autres membres de la même famille déploient les rituels complexes d’une commémoration funéraire, ils rendent hommage à celui que Gomis appelle « le patriarche perdu ».

Ce qui pourrait sembler linéaire devient une danse circulaire. Le film joue avec le temps. Les funérailles de Guinée-Bissau ne sont pas simplement un contrepoint au mariage français. Elles sont aussi une célébration, une revendication de connexion, une façon de dire aux vivants : vous n’êtes pas seuls, il y a une chaîne qui relie ces deux continents, ces deux traditions, ces deux façons d’honorer ce qui compte.
Le langage du film : fiction, documentaire, rituel
Dao dépasse les catégories convenues du cinéma. C’est à la fois fiction et documentaire. Acteurs et non-acteurs y cohabitent. Et c’est là que réside sa force : le film ne vous impose pas la question « ceci est-il réel ou joué ? » C’est une fausse question. Gomis crée un espace où les deux coexistent, où le rituel lui-même devient une forme de vérité.

Les non-professionnels embrayent des moments profondément authentiques. Katy Correa, l’une des deux têtes du film et elle-même non-actrice professionnelle, possède selon Gomis « une intelligence de la performance » qui lui permet de saisir les enjeux émotionnels sans jouer au sens classique. Et cela donne au film une texture particulière, presque documentaire dans sa respiration.
La musique elle aussi joue un rôle central comme tissage interne du film. La saxophoniste Keïta Janota et le compositeur Gaspard Gomis (le frère du réalisateur) créent une atmosphère qui est à la fois jazz contemplatif et bruitage rituel. Tout cela concourt à fabriquer un objet filmique unique, hybride, ouvert.
Dao à la Berlinale : un film africain qui refuse de céder à la sentimentalité
Ce qui frappe à la Berlinale 2026 où Dao concourt pour l’Ours d’or, c’est que le film ne cherche pas à émouvoir par la compassion facile. Il ne dit pas : « regardez la belle tradition africaine » ou « voyez ces gens séparés par le colonialisme ». Au lieu de cela, il filtre ces thèmes à travers des situations concrètes : des femmes qui négocient ce qu’un enterrement « devrait » être, des cousins qui ne se sont pas vus depuis des années se retrouvant dans une cour, des enfants confus par des rituels qu’on leur explique à peine.
Variety a décrit Dao comme le « film le plus vibrant et accessible » de Gomis. Ce n’est pas une critique, c’est un constat. Après neuf ans d’absence, il revient plus confiant, prêt à laisser son cinéma respirer, à faire confiance aux images plutôt qu’à l’explication. C’est un film politique, mais d’une politique qui s’écrit dans l’intime. Comment les familles diasporiques négocient le déplacement, l’héritage, l’appartenance. Comment colonisation et migration laissent des traces non pas spectaculaires, mais minuscules, dans les gestes du quotidien.
Un cinéma africain qui pense par-delà les frontières
Ce qui compte peut-être plus encore que le film lui-même, c’est ce qu’Alain Gomis représente en ce moment : un cinéaste qui n’a pas cédé aux sollicitations du système international. Il n’a pas cherché à replier Félicité en mille variations commerciales. Il a choisi de revenir à sa communauté, ses traces familiales, sa place comme enfant de la Guinée-Bissau, du Sénégal et de la France.
Et le Centre Yennenga n’est pas un caprice, une pause touristique. C’est un geste politique de dire que le cinéma africain ne passera plus par Hollywood ou Paris comme intermédiaire. Que les écoles d’où sortiront les cinéastes du futur se situeront à Dakar, pas seulement à Lyon ou Berlin.
La circularité du DAO, ce mouvement perpétuel qui unit toutes choses, devient enfin visible à l’écran. Dao sera distribué en France à partir du 29 avril 2026. Une sortie française par la société de distribution Jour2Fête pour ce film en coproduction franco-sénégalaise et guinéenne, déjà acheté pour l’Amérique du Nord par Janus Films.





