Crises alimentaires en Afrique : la Banque mondiale veut détecter les dangers avant que la faim ne s’installe


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Un situation de sécheresse
Sécheresse (illustration)

La Banque mondiale vient d’actualiser son dispositif de surveillance de l’insécurité alimentaire. Couvrant 17 pays, dont 14 en Afrique, et plus de 3 000 territoires, il croise les prix des denrées, les données climatiques et les conflits pour repérer les premiers signes de dégradation. Au Nigeria, au Tchad ou encore en Éthiopie, cette méthode pourrait permettre d’intervenir avant que les difficultés alimentaires ne se transforment en crises humanitaires.

Entre les premières difficultés rencontrées par les populations et leur prise en compte dans les grandes évaluations internationales, plusieurs mois peuvent s’écouler. Quand les résultats tombent, les récoltes sont parfois déjà perdues et les ménages ont puisé dans leurs réserves pour faire face à la hausse des prix. C’est pourquoi la Banque mondiale cherche à réduire ce décalage. Son Joint Food Security Monitor, piloté avec la FAO, le Programme alimentaire mondial, l’Unicef et l’OMS, suit chaque mois les risques alimentaires dans 17 pays et 3 024 zones géographiques. Quatorze de ces pays sont africains, les trois autres sont l’Afghanistan, Haïti et le Yémen.

La nouvelle édition, disponible sur la bibliothèque de microdonnées de la Banque mondiale, intègre des observations allant jusqu’à septembre 2026. Les bases nationales, dont celles du Tchad et de l’Éthiopie, ont été mises à jour entre le 14 et le 19 octobre.

Des prix alimentaires aux conflits, plusieurs signaux croisés

La particularité du dispositif est de ne pas attendre que la malnutrition ou les pénuries soient constatées pour identifier une situation préoccupante.

Les chercheurs utilisent des indicateurs qui peuvent annoncer une détérioration des conditions alimentaires concernant prix des produits de base, évolution des taux de change, précipitations, état de la végétation mesuré par satellite, conflits ou, dans certains pays, déplacements de populations.

Une hausse du prix du maïs peut ainsi constituer un premier signal. Si elle intervient dans une région touchée par une sécheresse et des affrontements armés, le risque devient plus préoccupant.

Les seuils d’alerte sont calibrés sur les crises alimentaires passées et ils sont fixés au niveau qui aurait le mieux permis d’anticiper les dégradations observées depuis 2010, de manière à repérer des évolutions inhabituelles avant qu’elles ne se traduisent par une dégradation massive des conditions de vie.

Trois niveaux sont distingués : une situation habituelle, un risque accru et un risque critique d’aggravation. Une alerte signale donc un cumul de facteurs qui rend une détérioration plus probable, sans préjuger de l’existence d’une famine.

Nigeria : suivre les risques à l’échelle locale

Le Nigeria illustre l’intérêt d’une surveillance territoriale. La base couvre les 774 collectivités locales (Local Government Areas) du pays. Dans un pays de plus de 230 millions d’habitants, les difficultés alimentaires peuvent avoir des origines très différentes selon les régions.

Dans le Nord-Est, les conflits et les déplacements de populations perturbent les activités agricoles et commerciales. Ailleurs, les variations des prix, les inondations ou les difficultés d’approvisionnement peuvent peser davantage sur les ménages.

Le suivi par collectivité permet de repérer les territoires où ces facteurs se cumulent, là où une moyenne nationale les noierait. Il peut aussi aider à orienter les enquêtes auprès des ménages, qui restent indispensables, vers les zones où elles sont les plus urgentes.

Sahel, Corne de l’Afrique : des crises aux causes multiples

La méthode présente également un intérêt pour les pays du Sahel, où les crises alimentaires résultent souvent d’une combinaison de facteurs. Outre le Tchad, le dispositif couvre le Mali, le Niger et le Burkina Faso.

Au Tchad, la base couvre 70 départements. Elle permet notamment de suivre les effets des conditions agricoles, des prix alimentaires et des conflits sur les risques d’insécurité alimentaire.

En Éthiopie, 92 zones sont étudiées. Le pays juxtapose des régions agricoles et des territoires exposés à la sécheresse ou à l’insécurité.

Au Kenya, le dispositif suit 290 sous-comtés, permettant d’examiner des situations locales très différentes au sein d’une même économie.

Cette approche rappelle qu’une crise alimentaire ne découle pas forcément d’une mauvaise récolte. Une région peut produire suffisamment de nourriture tout en connaissant des difficultés d’accès aux denrées, notamment lorsque les prix augmentent ou que les routes commerciales sont perturbées.

Au-delà du classement des territoires, les modèles estiment le nombre d’habitants vivant dans des zones susceptibles de connaître une aggravation de l’insécurité alimentaire. Pour cela, les chercheurs rapprochent les alertes statistiques des évaluations historiques de la sécurité alimentaire, notamment celles du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC).

L’enjeu : intervenir avant l’urgence humanitaire

Détecter plusieurs semaines plus tôt une hausse des risques pourrait permettre de renforcer les stocks alimentaires, de soutenir les agriculteurs, d’organiser des transferts monétaires ou d’anticiper les besoins humanitaires.

Encore faut-il que les gouvernements et les organisations internationales disposent des financements nécessaires et acceptent d’agir sur la foi de signaux précurseurs, sans attendre la confirmation d’une crise.

La Somalie en offre un premier exemple. Ainsi, en février 2026, les données du Joint Monitoring Report ont contribué à la première activation du plan national de préparation du pays. La Banque mondiale ne prétend pas pour autant prédire où surviendra la prochaine famine. Son outil doit permettre de gagner quelques semaines, à condition que les données qui l’alimentent continuent d’être produites : cet été, ses propres équipes s’inquiétaient de l’affaiblissement des systèmes de collecte sur lesquels reposent ces analyses.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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