Casamance : 14 arrestations et plus de six tonnes de chanvre indien saisies par l’armée sénégalaise


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Chanvre
Chanvre

L’armée sénégalaise a conduit, du 1er au 7 mai 2026, une opération d’envergure baptisée « ELOL » dans le département de Bignona, près de la frontière gambienne. Quatorze personnes ont été interpellées et plus de six tonnes de produits illicites saisies, puis détruites. L’intervention s’est déroulée dans une zone où la culture du chanvre indien alimente, depuis près de trente ans, une économie liée à la rébellion casamançaise.

Conduite sous le commandement du colonel Cheikh Guèye, l’opération a mobilisé pendant une semaine des moyens importants, rarement réunis dans ce secteur. Étaient engagés des éléments du 1er Bataillon de parachutistes et du 5e Bataillon d’infanterie, le génie militaire, la gendarmerie de Ziguinchor, une équipe du GIGN venue de Dakar, ainsi qu’un cynogroupe et des opérateurs de drones.

Bignona : sept jours d’opération interarmes

Le périmètre d’action couvrait un quadrilatère reliant Masaran-Dièye, Djoundji, Balla Bassène, Djibidione, Balla Ougonor et Niallé. Cette portion du secteur 57 est considérée par l’état-major comme un bastion de la cannabiculture clandestine.

Selon le bilan officiel, plus de trois tonnes de chanvre déjà traité ont été saisies, ainsi que plus de deux tonnes de graines destinées aux semences et plus d’une tonne de chanvre non transformé. Des armes, des intrants agricoles et du matériel logistique utilisés pour ces activités ont également été récupérés. Les quatorze personnes interpellées ont été remises aux autorités judiciaires.

Le commandant de la Légion de gendarmerie de Ziguinchor, Papa Saboury Ndiaye, a évoqué un « record » de saisies en Casamance. De son côté, le lieutenant-colonel Adama Sy, chef de corps du 1er Bataillon de parachutistes, a précisé que l’objectif était double : détruire les champs, mais aussi remonter les réseaux qui les exploitent.

Trente ans de cannabiculture sur la frontière

La culture du chanvre indien dans le nord de la Casamance est ancienne. Depuis le milieu des années 1990, les autorités sénégalaises documentent l’extension de plantations clandestines, souvent protégées par des factions armées du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC).

Selon plusieurs sources sécuritaires, le trafic de cannabis pourrait représenter jusqu’à 60 à 70 % des revenus de la rébellion. Il s’ajoute à d’autres activités, comme l’exploitation illégale du bois précieux, vène, teck, caïlcédrat ou le racket sur certains axes ruraux.

Sur place, la zone est surnommée « l’Espagne ». Les jeunes ouvriers agricoles, parfois venus de Gambie ou de villages voisins, disent y partir « travailler » dans les champs. La proximité de la frontière constitue un atout majeur pour les trafiquants : elle facilite les replis rapides et l’écoulement de la marchandise vers les marchés régionaux. Elle complique aussi l’action des forces de sécurité, tenues de respecter strictement les lignes frontalières.

Les saisies réalisées en mars dernier à Mbour, 840 kilogrammes de chanvre en provenance de Casamance interceptés en quelques jours, illustrent l’ampleur des flux. Une partie de la marchandise transite ensuite vers la Petite Côte, puis au-delà, notamment en direction de la Mauritanie.

Et après les saisies ?

L’opération ELOL s’inscrit dans une séquence militaire engagée depuis plusieurs années. En mars 2026, l’opération Kaléthiaye avait déjà ciblé des bases du Front Sud du MFDC. Le même mois, un accrochage à Kadialock, au nord de Sindian, a coûté la vie à un soldat sénégalais et fait six blessés. La présence armée autour des zones de culture reste donc bien réelle.

Depuis l’accord de paix signé en août 2022 avec la faction de César Atoute Badiate, sous médiation bissau-guinéenne, le mouvement indépendantiste s’est fragmenté. Mais l’aile dirigée par Salif Sadio, active dans le nord de la région, demeure opposée à toute intégration dans le processus engagé par Dakar.

Pour les autorités sénégalaises, l’enjeu est autant économique que sécuritaire. Tant que les paysans n’auront pas accès à des cultures aussi rémunératrices que le chanvre, et tant que les villages frontaliers resteront privés de services publics et d’infrastructures de base, les opérations militaires ne suffiront pas à fixer les populations ni à tarir la production.

Dans plusieurs villages frontaliers, le chanvre a supplanté les cultures vivrières et capté la main-d’œuvre jeune. Aussi longtemps que les routes d’écoulement vers la Petite Côte et la Mauritanie resteront ouvertes, et faute d’alternatives agricoles crédibles, la production reprendra à la saison suivante.

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