CAN 2025 : le Maroc, seul contre tous, champion contesté d’un continent unanime dans l’indignation


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CAN 2025 colère en Afrique et au Sénégal
CAN 2025 colère en Afrique et au Sénégal

Deux mois après la victoire du Sénégal en finale à Rabat (1-0 a.p.), le jury d’appel de la CAF a renversé le résultat et sacré le Maroc sur tapis vert. Du Sénégal au Nigeria, de l’Algérie à la Côte d’Ivoire, la quasi-totalité du continent rejette ce titre administratif. Tour du monde des réactions, entre fureur africaine, embarras marocain et stupéfaction internationale.

Le 17 mars 2026, la Confédération africaine de football (CAF) a publié un communiqué qui restera dans les annales du sport continental. En application des articles 82 et 84 de son règlement, le jury d’appel a déclaré le Sénégal forfait et homologué un score de 3-0 en faveur du Maroc.

Le motif ? La sortie temporaire des Lions de la Teranga, ordonnée par Pape Thiaw pour protester contre un penalty litigieux accordé au Maroc dans les arrêts de jeu. La première instance disciplinaire avait initialement validé le résultat du terrain (1-0 pour le Sénégal), mais l’appel de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), dirigée par l’influent Fouzi Lekjaa, a tout balayé.

Le paradoxe de la 92ème minute : un penalty pour rien ?

C’est ici que le dossier juridique vire à l’absurde. Lorsque l’arbitre siffle ce penalty litigieux dans les arrêts de jeu, le sélectionneur sénégalais Pape Thiaw ordonne effectivement à ses troupes de quitter la pelouse en signe de protestation. Le match est suspendu, le chaos s’installe, mais les diplomates de la CAF s’activent sur le bord du terrain. Après de longues minutes de palabres, les Lions de la Teranga acceptent finalement de reprendre leur place sous l’insistance de Sadio Mané. C’est donc face à un onze sénégalais bien présent et prêt à jouer que Brahim Diaz s’élance… et ne transforme pas son penalty Le match reprend alors son cours normal, le Sénégal s’imposant héroïquement en prolongation (1-0) au terme de dernières minutes magnifiques avec des actions des deux cotés.

Pour les défenseurs du titre sénégalais, le fait que le Maroc ait pu tirer son penalty et terminer la rencontre invalide toute notion de « forfait ». En transformant ce dénouement sportif en une victoire administrative de 3-0, la CAF efface non seulement le but de Pape Gueye, mais aussi l’échec technique de Brahim Diaz, offrant au Maroc une réussite qu’il n’a pas su saisir crampons aux pieds.

Sénégal : « Le plus grand vol de l’histoire »

À Dakar, la nouvelle a agi comme un séisme. La presse nationale s’est embrasée : Le Populaire titre sur « le plus grand vol de l’histoire », tandis que Le Soleil dénonce la « blague du siècle ».

Sur le terrain numérique, la riposte est symbolique. Moussa Niakhaté et Pathé Ciss ont publié des clichés d’eux embrassant le trophée, ignorant superbement le communiqué de la CAF. Le gouvernement sénégalais, de son côté, réclame une enquête internationale pour « soupçons de corruption » et a officiellement saisi le Tribunal arbitral du sport (TAS). Le 28 mars prochain, au Stade de France, le Sénégal a déjà prévenu : le trophée sera brandi face au Pérou, quoi qu’en dise la bureaucratie du Caire. Le trophée est aux mains des sénégalais, et ils ne comptent pas le lacher.

Algérie, Côte d’Ivoire, Cameroun, Tunisie : le consensus continental

La Côte d’Ivoire, tenante du titre avant cette édition, observe avec consternation. L’Inter, quotidien ivoirien de référence, a relayé la décision en insistant sur son caractère administratif et son décalage total avec la réalité du terrain. Le site Connectionivoirienne a analysé la situation comme une menace pour la crédibilité de l’ensemble du football africain, notant qu’hériter d’un titre sans l’avoir remporté crée un malaise profond, y compris au sein même du public marocain.

Au Cameroun, Actu Cameroun a sobrement constaté le sacre administratif du Maroc. Au Bénin, Bénin Web TV a analysé les « dessous d’un scandale du football africain », soulignant l’influence grandissante du Maroc dans les structures de la CAF depuis une décennie.

En Tunisie, Mosaïque FM a qualifié la décision de « véritable coup de tonnerre ».

Pour Alger, la décision de la CAF confirme ce que les Fennecs dénoncent depuis des années : l’emprise croissante du Maroc sur les instances du football africain, grâce au lobbying de Fouzi Lekjaa et à la proximité entre la FRMF et la présidence de la CAF.

De Lagos à Alger, l’indignation est totale. Asisat Oshoala, légende du football nigérian, a résumé le sentiment général sur X : « Le Maroc est champion dans le registre de la CAF, pas dans celui du football africain. » En Algérie, le site DZ Foot dénonce l’emprise croissante de Fouzi Lekjaa, vice-président de la CAF et ministre du Budget, sur les instances sportives. Ce mélange des genres alimente les soupçons de favoritisme en vue du Mondial 2030, que le Maroc co-organisera. Pour beaucoup, ce titre est un « renvoi d’ascenseur » politique au détriment de l’équité sportive.

Le silence assourdissant de Zurich et des joueurs marocains

Dans ce chaos, un silence pèse lourd : celui de la FIFA. Alors que le palmarès d’une compétition continentale est modifié deux mois après son terme, l’instance de Gianni Infantino se mure dans un mutisme prudent, laissant la CAF gérer ses propres démons.

Même côté marocain, l’ambiance n’est pas à l’euphorie triomphante. Si Achraf Hakimi et Ismaël Saibari s’étaient montrés particulièrement nerveux durant la finale, le premier étant impliqué dans l’altercation autour de la serviette d’Édouard Mendy et le second ayant vu sa suspension annulée par miracle par la CAF, ils se murent aujourd’hui dans un mutisme total. La majorité des cadres de la sélection marocaine brille par son absence de réaction sur les réseaux sociaux. Pas de photos avec la médaille, pas de messages de célébration. Ce « sacre de bureau » semble peser sur les épaules de sportifs qui, sur le terrain, avaient pourtant fini par accepter leur défaite.

Le site marocain Lebrief.ma a lui-même soulevé la question de la légitimité : en déclarant le Sénégal forfait, la CAF a tranché juridiquement, mais le débat reste entier dans l’opinion. Une finale se gagne sur le terrain, pas dans un communiqué publié des semaines après les faits.

« La serviette sacrée » : symbole d’une finale dénaturée

L’épisode de la serviette d’Édouard Mendy reste aussi une tâche indélébile de ce tournoi. On y a vu des ramasseurs de balle et des joueurs marocains s’acharner à subtiliser cet accessoire au gardien sénégalais, une pratique déjà subie par le Nigérian Nwabali en demi-finale. Objectif, empécher le gardien sénégalais de sécher ses gants afin de compliquer ses arrêts « Pour un gardien, ses gants et sa serviette sont ses derniers remparts psychologiques. S’attaquer à cela avec la complicité des ramasseurs de balle, c’est toucher à l’âme du jeu », confie un ancien portier de légende du continent.

Pourtant, la CAF a choisi la clémence : les amendes pour le comportement des ramasseurs ont été drastiquement réduites, tandis que la sanction de Saibari a été annulée. On peut le comprendre dès lors que ce comportement anti-sportif n’a pas empéché le Sénégal de s’imposer, mais désormais ce n’est plus le cas.

La voix des anciens : la fureur de Le Roy et l’incompréhension de Giresse

Les réactions les plus tranchantes sont venues de ceux qui connaissent les entrailles du football africain. Claude Le Roy, l’homme aux neuf CAN, n’a pas mâché ses mots en dénonçant une décision « abracadabrantesque » et une « débilité à nulle autre pareille ». Visant directement Gianni Infantino et son « vassal » Patrice Motsepe, il a fustigé le mépris affiché envers les acteurs du terrain : « C’est d’une débilité profonde de croire que l’on peut effacer la sueur des joueurs par un simple communiqué deux mois plus tard. »

De son côté, Alain Giresse, ancien sélectionneur des Lions (2013-2015), s’est dit « scandalisé » par la gymnastique mentale de la CAF. Pour lui, l’argument de la « perturbation psychologique » ne tient pas la route face à la réalité du haut niveau :

« Inverser un résultat deux mois plus tard en prétendant que des professionnels ont été trop « déconcentrés » pour gagner est une aberration totale. Les Sénégalais ont subi la plus grande pression, ils sont revenus, et le Maroc a eu sa chance avec ce penalty. Le terrain a parlé, le reste n’est que littérature administrative. »

L’ombre de Lekjaa et le Mondial 2030 : les enjeux derrière le titre

Pour comprendre cette affaire, il faut la replacer dans un contexte plus large. Fouzi Lekjaa n’est pas seulement président de la FRMF : il est vice-président de la CAF, président de sa commission budgétaire, et ministre délégué au Budget du Maroc. Cette concentration de pouvoir, sportif, institutionnel et politique, est sans équivalent dans le football africain.

En outre, le Maroc co-organisera la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Patrice Motsepe, président de la CAF, a lui-même reconnu publiquement que l’attribution de la CAN 2025 au Maroc visait à « soutenir le Maroc dans sa candidature au Mondial 2030 ». Ce mélange des genres entre compétition sportive et agenda géopolitique explique en partie l’impuissance des autres fédérations face à la machine diplomatique marocaine.

L’organisation même de la CAN avait été retirée à la Guinée en 2022 pour insuffisance des préparatifs, au profit d’un Maroc dont le dossier, porté par un lobbying intense au sein de la CAF, l’avait emporté face à la candidature algérienne. Depuis, le royaume a multiplié les gestes diplomatiques : accueil de matchs de qualification pour d’autres pays africains, invitations d’ambassadeurs au complexe Mohammed VI de football, formation de jeunes cadres fédéraux subsahariens.

Mais cette stratégie d’influence se retourne aujourd’hui contre le Maroc. Car ce titre arraché sur tapis vert, loin de consacrer une puissance footballistique en plein essor, projette l’image d’un pays prêt à utiliser tous les leviers institutionnels pour compenser ce qui lui a échappé sur le terrain.

La « belle » se jouera en Suisse

Comme le souligne le consultant Karim Baldé : « Le score est de 1-1. La commission de discipline a donné le titre au Sénégal, le jury d’appel au Maroc. La finale se jouera à Lausanne, devant le TAS. »

Sénégal Pérou au Stade de France
Sénégal Pérou au Stade de France

Mais au-delà du verdict juridique, le mal est fait. En voulant faire du Maroc une vitrine du football africain, la CAF a peut-être brisé le lien de confiance qui l’unissait aux 54 fédérations du continent. Le 28 mars, au Stade de France face au Pérou, le public africain aura déjà tranché : les Lions de la Teranga seront célébrés comme les seuls et uniques champions d’Afrique.

Amadou Atar
LIRE LA BIO
Amadou Atar est une référence dans le monde du football africain. Il est précis et objectif dans ses articles, même si on ne peut lui enlever un penchant historique pour le mythique club français de Saint-Etienne où sont passés plusieurs des plus grands joueurs africains de l'histoire
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