Cameroun : nouvelle prorogation du mandat des députés


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Le Président camerounais Paul Biya
Le Président camerounais Paul Biya

Le Cameroun s’enfonce un peu plus dans une séquence politique pour le moins atypique. Le 19 mars 2026, les députés ont adopté une nouvelle loi prolongeant leur mandat jusqu’au 20 décembre prochain, alors même qu’un premier report d’un an avait déjà été entériné en mars 2025. Une décision lourde de conséquences, qui rebat les cartes du calendrier électoral et ravive les critiques de l’opposition contre le pouvoir en place.

Au Cameroun, après une première prolongation de leur mandat en mars 2025, les députés ont pris goût à ce jeu inhabituel et se sont gracieusement offert quelques mois supplémentaires. Ce faisant, ils n’ont fait que donner suite à une idée agitée depuis janvier dans les plus hautes sphères du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti présidentiel majoritaire à l’Assemblée nationale.

Des motifs budgétaires et techniques pour justifier les prolongations

Initialement élus lors des législatives de janvier 2020 pour un mandat de cinq ans, les 180 députés de l’Assemblée nationale camerounaise auraient dû quitter leurs fonctions en mars 2025. Mais comme l’année précédente, ils ont eux-mêmes voté la prolongation de leur mandat, dans un hémicycle largement dominé par le RDPC. Le texte, introduit et adopté en quelques heures seulement, a été approuvé sans véritable résistance parlementaire. Par effet d’entraînement, les conseillers municipaux – élus eux aussi en 2020 – bénéficient de cette prolongation, ce qui maintient en place l’ensemble de l’architecture politico-administrative locale.

Pour défendre cette décision, le gouvernement camerounais met en avant deux principaux arguments. D’abord, une contrainte financière : l’organisation de plusieurs scrutins majeurs en 2025 aurait fortement pesé sur les finances publiques. La Présidentielle du 12 octobre 2025, remportée par Paul Biya, suivie des élections régionales du 30 novembre, a mobilisé d’importantes ressources logistiques et budgétaires. Ensuite, l’exécutif évoque des impératifs organisationnels. L’organe en charge des élections, Elections Cameroon (Elecam), réclame du temps supplémentaire pour affiner les préparatifs techniques, notamment la mise à jour des listes électorales, la logistique de déploiement du matériel et la sécurisation du processus. Des arguments qui tiennent difficilement face à la critique quand on sait que gouverner, c’est prévoir.

L’opposition vent debout contre un calendrier électoral désarticulé

Ces arguments peinent toutefois à convaincre les partis d’opposition et une partie de la société civile. Ceux-ci dénoncent une stratégie de « confiscation du calendrier électoral » par le pouvoir. Pour eux, ces reports successifs traduisent une volonté du RDPC de prolonger son emprise sur les institutions, dans un contexte politique déjà marqué par une forte centralisation du pouvoir autour du Président Biya, au pouvoir depuis 1982.

Plusieurs voix critiques soulignent également le précédent que constitue cette pratique. En modifiant à répétition la durée des mandats électifs, le pouvoir brouille les repères démocratiques et affaiblit la prévisibilité du jeu électoral. « Ce n’est plus l’exception qui confirme la règle, mais une règle qui devient l’exception », déplore un acteur de la société civile. Au-delà de la controverse politique, cette décision entraîne une recomposition complète du calendrier électoral camerounais qui ne passe pas auprès de l’opposition. Et c’est la question de la crédibilité du processus démocratique camerounais lui-même qui se pose. Tout ceci dans un pays où les élections ont l’air de n’être que de simples formalités, tant leurs résultats sont prévisibles.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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