
Les deux pays voisins ont signé, le 4 février, un accord d’unitisation pour exploiter conjointement un gisement gazier transfrontalier. Un projet stratégique qui intervient alors que leurs économies respectives sont fragilisées par l’épuisement rapide de leurs réserves d’hydrocarbures.
Le Cameroun et la Guinée équatoriale viennent de conclure un accord d’unitisation, c’est à dire la valorisation d’un même champ pétrolifère par plusieurs compagnies. Cet accord a été signé mardi 4 février à Malabo et porte sur le développement du gisement gazier Yoyo-Yolanda. Situé à cheval sur la frontière maritime des deux États, ce champ abrite des réserves estimées à 2,5 Tcf (trillions de pieds cubes) de gaz naturel.
Cette signature concrétise un processus engagé depuis plusieurs années. Le projet s’appuie sur un cadre juridique bilatéral, ratifié par les parlements des deux pays et officiellement déposé auprès du Secrétariat des Nations unies en janvier 2025. Cette démarche confère désormais au traité un caractère contraignant et irréversible.
Une répartition asymétrique des ressources
La particularité de ce gisement réside dans sa géographie : la majeure partie des ressources se trouve côté camerounais. Les négociations ont ainsi abouti à un partage de 84 % pour le Cameroun (bloc Yoyo) contre 16 % pour la Guinée équatoriale (bloc Yolanda). Cette forte asymétrie explique en grande partie la durée des tractations entre les deux voisins.
Le géant américain Chevron a été confirmé comme opérateur technique du projet via ses filiales locales (Noble Energy Cameroon et Noble Energy Equatorial Guinea). Selon les estimations de l’agence Ecofin, l’investissement total nécessaire au développement atteindrait 4 milliards de dollars.
Deux axes d’évacuation du gaz sont prévus : le premier reliera le gisement au centre de traitement de Bipaga, au sud du Cameroun. Le second alimentera le complexe industriel de Punta Europa sur l’île de Bioko (Guinée équatoriale), en capitalisant sur les infrastructures existantes du champ d’Alen.
L’urgence économique face à la chute du brut
Derrière cette poignée de main diplomatique se cache une réalité économique pressante. Les deux pays subissent un déclin structurel de leur production pétrolière. Le Cameroun devrait voir sa production tomber à 2,9 millions de tonnes en 2025. La tendance est similaire pour la Guinée équatoriale, qui passerait de 3,9 millions de tonnes en 2024 à 3,6 millions en 2025.
Pour Malabo, la situation est particulièrement critique. Selon The Business Year, le pays ne produit plus que 80 000 barils par jour, bien loin du pic des 300 000 barils quotidiens atteint il y a vingt ans. Or, les hydrocarbures représentent encore 39 % du PIB, 76 % des exportations et près de 86 % des recettes publiques.
Cette dépendance frappe durement l’économie réelle. La Banque africaine de développement (BAD) note que le PIB équato-guinéen s’est contracté de 5,7 % en 2023 et devrait encore reculer de 5 % en 2024. Les projections du FMI sont tout aussi sombres, anticipant une poursuite de la récession jusqu’en 2028.
Le « Gas Mega Hub » : une stratégie de survie
Le projet Yoyo-Yolanda est la pierre angulaire de l’ambition de Malabo : devenir un « Gas Mega Hub » régional. Le complexe de Punta Europa, dont l’usine de GNL a démarré en 2007, a longtemps dépendu du champ d’Alba, aujourd’hui en fin de vie.
D’après les données d’ICIS, la production de l’usine a chuté, passant de 3,8 millions de tonnes de GNL en 2017 à environ 2,5 millions de tonnes récemment. Si le raccordement du champ d’Alen en 2021 a offert un répit, les besoins en gaz restent immenses pour rentabiliser les installations. Le départ d’ExxonMobil en février 2024, après trois décennies de présence, a d’ailleurs illustré les difficultés du pays à maintenir son attractivité face au vieillissement des actifs.
Des incertitudes techniques et calendaires
Malgré l’accord-cadre, tout n’est pas réglé. Des discussions techniques se poursuivent avec l’opérateur Chevron, notamment sur le droit applicable à l’unité de production et la réglementation des changes. En effet, ce sont deux points cruciaux pour la sécurisation des revenus.
Aucun calendrier précis de mise en production n’a été communiqué. Le projet doit encore franchir plusieurs jalons : la décision finale d’investissement (FID), l’ingénierie détaillée et la construction des pipelines.
Les observateurs comparent volontiers ce projet au Greater Tortue Ahmeyim (GTA), le géant gazier sénégalo-mauritanien. Ce dernier, entré en phase commerciale récemment, est souvent cité comme le modèle de coopération réussi, avec un partage strict des revenus à 50/50. Le modèle Yoyo-Yolanda, bien que plus déséquilibré du fait de la géologie, porte les mêmes espoirs.
Pour le Cameroun, ce gaz est vital pour atteindre l’accès universel à l’énergie d’ici 2035. Pour la Guinée équatoriale, c’est peut-être la dernière carte à jouer pour sauver son industrie gazière. Le succès dépendra désormais de la capacité des deux États à accélérer les procédures pour ne pas lasser les investisseurs.




